AVANT-PROPOS DE GRAHAM FRASER
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LE LEADERSHIP ET LES LANGUES OFFICIELLES
« LA DUALITÉ LINGUISTIQUE N’EST PAS SEULEMENT UNE EXIGENCE, C’EST UNE VALEUR, UNE CARACTÉRISTIQUE ESSENTIELLE DU LEADERSHIP DANS LE SECTEUR PUBLIC. »
GRAHAM FRASER, COMMISSAIRE AUX LANGUES OFFICIELLES
L’engagement du Canada à l’égard des deux langues officielles est intimement lié à son histoire et, à l’occasion du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec et du 20e anniversaire des premières modifications apportées à la Loi sur les langues officielles, il convient de le souligner.
En effet, il est des plus intéressant de rappeler que les Pères de la Confédération considéraient la question de la langue comme l’un des principes fondamentaux du respect.
La dernière soirée des débats qui ont précédé la Confédération, le 10 mars 1865, John A. Macdonald, en réponse à une question sur le statut du français dans l’État politique en voie d’élaboration, souhaitait que « l’usage de la langue française formât l’un des principes sur lesquels serait basée la confédération ». George-Étienne Cartier s’est immédiatement levé pour ajouter qu’il était également nécessaire de protéger le droit des minorités anglophones du Bas-Canada à utiliser leur langue.1
Cet engagement à respecter les deux langues, ancré dans le débat sur la Confédération, n’a pas toujours été honoré au cours des 143 dernières années, mais, depuis 40 ans, il a constamment été réitéré dans : la Loi sur les langues officielles, la Charte canadienne des droits et libertés, les divers arrêts de la Cour suprême donnant une interprétation des droits linguistiques prévus par la Charte, la modification de la Loi sur les langues officielles en 2005 et, récemment, l’engagement du gouvernement du Canada à l’égard du renouvellement du Plan d’action 2003-2008. Toute mesure adoptée par le gouvernement fédéral doit être évaluée selon ce principe de respect.
Tout parcours s’effectue par étapes. Il y a un an, dans mon premier rapport annuel, j’ai mis l’accent sur le thème de jeter des ponts. J’ai consacré une bonne partie de la première année de mon mandat à l’établissement des relations et des liens essentiels à un commissaire aux langues officielles. Je me suis rendu dans neuf provinces et deux territoires, où j’ai pu m’entretenir avec des organismes communautaires, des recteurs d’université, des membres de conseils scolaires et d’organismes provinciaux, des enseignants de programmes d’immersion, des premiers ministres et des ministres provinciaux, des élèves du secondaire et, bien entendu, des parlementaires, des ministres et des fonctionnaires fédéraux. J’ai prononcé quelque 75 allocutions, participé à 154 entrevues avec les médias et comparu à neuf reprises devant des comités parlementaires.
Au cours de la dernière année, je me suis penché sur la notion de leadership. Je ne suis pas le premier commissaire à le faire : bon nombre de mes prédécesseurs, sinon tous, ont souligné que jamais un climat de respect à l’égard de la Loi sur les langues officielles ne pourrait prendre racine au sein de la fonction publique fédérale ou de la société canadienne si le gouvernement ne témoignait pas lui-même clairement de l’importance de la dualité linguistique à titre de valeur fondamentale.
Je continue d’être préoccupé par le fait que la maîtrise des deux langues officielles dans la fonction publique est perçue comme un ensemble de fardeaux et de règlements et non comme une valeur, d’obligations et d’obstacles et non comme de nouvelles possibilités, et qu’elle ait peu de liens avec les éléments primordiaux que sont la communication, le respect, la compréhension et le leadership.
Dans ma réflexion sur le leadership et les langues officielles, j’ai pu observer la tendance de toute organisation complexe à transformer les valeurs en fardeaux. Lorsqu’on perd de vue ses objectifs et que l’on se concentre uniquement sur les processus, la transparence devient le fardeau de l’accès à l’information, et la gestion financière responsable devient le fardeau de la vérification, de la vérification interne et de la mesure du rendement. De la même façon, la dualité linguistique devient le fardeau de la dotation, de la formation et de l’administration de tests. La dualité linguistique n’est pas seulement une exigence, c’est une valeur – une caractéristique essentielle du leadership dans le secteur public.
On compte sept millions de francophones au Canada. Comment peut-on exercer un leadership à l’échelle nationale si on est incapable de communiquer avec tous ces gens ou de comprendre le monde dans lequel ils vivent? Ces observations ne sont pas nouvelles. Il y a cinq ans, la Table ronde de recherche-action sur les langues officielles en milieu de travail a souligné que le « bilinguisme au gouvernement fédéral, en plus d’être une obligation légale, est avant tout une question de savoir parler à ses citoyens et citoyennes ».2 À mon avis, il serait utile d’approfondir la réflexion sur la maîtrise de la langue comme élément clé du leadership.
On retrouve trop d’exemples négatifs du manque de respect à l’égard de la dualité linguistique. Le défi est d’en définir les aspects positifs. Comment le bilinguisme et le respect de la dualité linguistique peuvent-ils devenir des caractéristiques clé du leadership au sein de la fonction publique? Qu’adviendrait-il si ces éléments étaient véritablement considérés comme des valeurs et non pas comme des obligations? Quelles répercussions cela aurait-il sur le recrutement, la promotion et, surtout peut-être, le comportement des employés? Il n’est pas facile de répondre à ce genre de questions, mais j’entends, dans le cadre de mon mandat, approfondir l’examen des meilleures pratiques qui témoignent d’un respect pour les deux langues officielles en milieu de travail afin de trouver une bonne réponse à la question que m’a posée un haut fonctionnaire : « À quoi ressemble la situation idéale? »
Depuis que je suis entré en fonction au poste de commissaire aux langues officielles, en octobre 2006, j’ai eu amplement l’occasion d’observer les liens qui existent entre le leadership et la langue. Pour obtenir le fameux niveau C à l’interaction orale, la personne évaluée doit être capable d’expliquer une question complexe dans sa langue seconde et d’être persuasive, et elle doit être en mesure d’intervenir dans un conflit au travail, de superviser un employé, d’offrir des conseils ou, comme me l’a dit un représentant de la Commission de la fonction publique, elle doit pouvoir témoigner en cour ou enseigner.
Tous ces critères ne relèvent pas de la simple évaluation linguistique; il s’agit plutôt d’éléments qui appartiennent au leadership. Il est inconcevable que soit nommée à un poste de direction une personne incapable d’expliquer, de persuader, d’intervenir, de superviser ou de conseiller dans les deux langues officielles du Canada. Tout comme Ginger Rogers devait reproduire, à l’envers et en talons hauts, tout ce que faisait Fred Astaire, les leaders de la fonction publique doivent s’acquitter de leurs fonctions en français et en anglais.
En juin 2007, j’ai entendu Jeffrey Gandz, du Ivey Executive Program et du Ivey Leadership Program, parler de leadership et de l’importance de savoir influencer et de persuader – c’est-à-dire d’incarner des valeurs, de les transmettre, d’en faire la promotion et de les mettre en pratique.
Selon lui, si les leaders n’incarnent pas les valeurs, c’est bien simple, les valeurs n’existent pas. Je lui ai demandé dans quelle mesure il était important pour les leaders de pouvoir communiquer avec l’ensemble de l’organisation, et non seulement avec leurs subordonnés directs. Sans ambages, il m’a répondu qu’il s’agissait là de la distinction à faire entre un leader et un gestionnaire. On gère un secteur, mais on exerce un leadership dans l’ensemble de l’organisation3. Cela revient à dire que tout leader au sein de la fonction publique doit pouvoir influencer, persuader, faire participer, stimuler et habiliter – sans oublier superviser et conseiller – tous les employés, en français et en anglais. Comme l’ont indiqué James Kouzes et Barry Posner, le leadership repose sur une relation4. Et les leaders de la fonction publique doivent être capables d’établir cette relation dans les deux langues officielles.
De fait, la plupart des théories sur le leadership s’appuient sur l’idée que pour diriger, il faut communiquer. Il est donc difficile de concevoir comment une personne peut exercer des compétences de leadership sans pouvoir comprendre et communiquer avec tous ceux et celles qu’elle dirige, ainsi qu’avec les autres parties intéressées avec lesquelles tout leader doit traiter. Au Canada, au sein de la fonction publique, et dans la vie publique en général, assurer le leadership signifie être capable de communiquer dans les deux langues officielles avec les 7 millions de francophones (dont 4 millions ne parlent pas anglais) et les 23 millions d’anglophones (dont 20 millions ne parlent pas français).
Dans un récent livre intitulé Leadership : sagesse, pratique, développement, une étude sur le leadership au Canada, Amal Henein et Françoise Morissette définissent les cinq piliers du leadership canadien : l’harmonie, l’intégrité, la qualité, la débrouillardise et l’inclusion5. Servir les Canadiens et les Canadiennes et superviser les fonctionnaires dans la langue de leur choix est tout à fait conforme à ces valeurs.
En juin, j’ai remarqué avec intérêt, que la société de gestion Accenture6 a louangé de nouveau la prestation et l’efficacité des services offerts par la fonction publique du Canada. Son étude souligne que le pays a une vision solide et mobilisatrice du service, qui est centré sur les citoyens et fondé sur des valeurs7. Il va sans dire que les louanges sont pleinement méritées. Les fonctionnaires du Canada comptent parmi les groupes de travailleurs les plus dévoués et les plus qualifiés au monde. Accenture n’a pas mentionné les services bilingues cette année, mais j’estime, et les données dans le rapport annuel le mettent en relief, qu’il s’agit d’un élément important dans l’évaluation de la qualité des services.
La dualité linguistique n’a pas encore été pleinement intégrée comme valeur dans la fonction publique; elle demeure un potentiel peu exploité. Elle constitue également un aspect essentiel de son renouvellement. En effet, il est important, durant la période de transition où une génération part à la retraite tandis qu’une autre fait son entrée sur le marché du travail, que le leadership en matière de langues officielles soit très solide.
En d’autres mots, chaque fois qu’un citoyen a de la difficulté à obtenir des services dans sa langue ou qu’il a affaire à un fonctionnaire qui n’est vraiment pas à l’aise dans sa langue seconde, la perception de l’importance secondaire du français pour les cadres supérieurs du gouvernement fédéral ne peut que s’accentuer.
Un exemple malheureux me vient à l’esprit. En avril dernier, on s’est aperçu que les panneaux affichés au centre d’information de la crête de Vimy étaient rédigés dans un piètre français. Ces écriteaux avaient été conçus par un groupe de bénévoles britanniques qui s’intéressent vivement aux tunnels de Vimy. Ces gens avaient généreusement traduit les panneaux eux-mêmes, mais personne n’avait songé à vérifier la qualité de leur traduction. C’est ainsi qu’un geste généreux et bien intentionné est devenu, à cause de la négligence des responsables, un incident embarrassant. Lorsque les erreurs ont été portées à l’attention du public, le ministère des Anciens Combattants s’est empressé de retirer et de réviser les panneaux, mais le mal avait été fait.
Il s’est produit d’autres incidents malheureux où le français a été non seulement malmené, mais méprisé. Ces incidents reflètent des attitudes que je croyais disparues depuis longtemps.
Je ne veux pas donner l’impression qu’il n’y a aucun leadership en matière de langues officielles. Je peux en fait mentionner diverses situations où des dirigeants ont montré l’exemple à cet égard, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’administration fédérale. J’ai déjà signalé l’exemple du premier ministre qui, en français, devant le Parlement d’Australie, a expliqué que le Canada était né en français. De même, des chefs d’entreprises du Canada anglais figurent dans des messages publicitaires diffusés à la télévision francophone. Le gouvernement de l’Ontario a, quant à lui, nommé le premier commissaire aux services en français de la province.
Certaines institutions fédérales déploient des efforts vigoureux pour respecter les deux langues officielles au travail, offrir des services dans les deux langues et mettre en œuvre des mesures positives afin de favoriser l’épanouissement et l’essor des communautés de langue officielle en situation minoritaire. Le présent rapport en contient des exemples, mais permettez-moi d’en mentionner un. Par une belle journée d’hiver, je me suis rendu dans le parc de la Gatineau pour y faire une randonnée de ski de fond. Le parc, situé au nord d’Ottawa, est exploité par la Commission de la capitale nationale, qui en est la propriétaire. J’ai été accueilli chaleureusement par un employé tout souriant. « Bonjour! Hi! », m’a-t-il dit. Je l’ai salué à mon tour, puis il m’a expliqué qu’une compétition devait avoir lieu ce jour-là et m’a indiqué ce que je devais faire si je rencontrais une horde de skieurs de fond. Il était tout aussi disposé à répéter l’information dans l’autre langue officielle, avec le même enthousiasme. Voilà, me suis-je alors dit, l’illustration même de « l’offre active », accueil qui fait honneur tant à l’employé qu’à la Commission de la capitale nationale. Je n’ai pas été surpris d’apprendre que, dans le cadre de nos évaluations, la Commission de la capitale nationale avait obtenu un rendement exemplaire au chapitre des langues officielles. La Commission a fait du respect des langues officielles une valeur qu’elle a placée parmi les éléments clés de son service au public. Et avec raison : toutes les personnes qui ont traité avec cet employé sont reparties avec le sourire.
L’un des exemples les plus frappants à l’extérieur de l’administration fédérale est celui du conseil des écoles publiques d’Edmonton, dont l’approche en matière d’enseignement des langues est parmi les plus exhaustives au pays. Le conseil scolaire, qui a obtenu des résultats spectaculaires, a attiré l’attention d’autres commissions scolaires de partout au Canada. Après avoir constaté une baisse des inscriptions à son programme d’immersion, le conseil scolaire, pour remédier à la situation, a cherché à déterminer les éléments nécessaires à un enseignement de qualité en langue seconde. Au terme de sa réflexion, le conseil avait cerné 14 critères, dont le soutien du conseil scolaire et des directeurs d’école, des enseignants compétents et enthousiastes bénéficiant de possibilités de perfectionnement professionnel, et un investissement financier dans le programme. Il a ensuite pris des mesures pour assurer le respect des critères. Les répercussions sur les enseignants, sur la qualité de l’enseignement et sur la persévérance des élèves ont été quasi immédiates. Il s’agit d’un modèle à suivre pour le reste du pays.
La plupart de ces mesures relèvent du sens commun; ce qui est extraordinaire, c’est qu’on les a mises en œuvre. Il est aussi remarquable de constater que les responsables de cette transformation ne s’étaient pas limités à englober les seuls ordres visés par le conseil scolaire – de la maternelle à la 6e année, à la 8e année ou à la 12e année – mais bien ceux de la maternelle à la 16e année, c’est-à-dire jusqu’à la fin des études postsecondaires. On peut parler de franc succès, non seulement parce que le programme contribue à la formation de diplômés confiants et compétents dans leur langue seconde, mais aussi parce que 67 p. 100 des étudiants du Campus Saint-Jean, centre universitaire francophone de l’Université de l’Alberta, sont des diplômés du programme d’immersion.
La Société Franco-Manitobaine, en encourageant, en accueillant et en aidant les immigrants francophones qui arrivent dans la province, offre un autre exemple de leadership. Elle a travaillé de concert avec les gouvernements provincial et fédéral, participé à des missions à l’étranger et recruté une employée à temps plein – elle-même immigrante – qui voit à tous les aspects de l’accueil des immigrants et des réfugiés francophones.
Malheureusement, toutes les institutions de la société civile du Canada ne sont pas des exemples de réussite, ou ne font pas preuve de leadership dans leurs communications avec les deux groupes linguistiques.
Dans un numéro récent de la Revue canadienne de science politique, François Rocher, professeur à l’Université d’Ottawa, présente une analyse de l’intérêt des universitaires anglophones du Canada pour les travaux de leurs confrères et consœurs francophones8. Sa prémisse, ou, comme il l’écrit, son ambition, « qui semble légitime [traduction]9 », est la suivante. « Pour bien comprendre la réalité sociale et politique du Canada, il faut en connaître à fond la complexité. Cela implique aussi que le chercheur tiendra compte des travaux se rapportant à l’objet de sa recherche sans systématiquement mettre de côté une proportion considérable de travaux érudits, particulièrement ceux qui émanent d’un univers linguistique différent. [traduction] » L’auteur trace ensuite un lien entre son hypothèse sur la recherche et le pays en entier : « Si le Canada, en tant que communauté politique (et communauté nationale, pour reprendre l’expression utilisée fréquemment au Canada anglais), est composé de deux sociétés globales, les travaux universitaires qui s’y rapportent doivent refléter cette réalité s’ils se veulent inclusifs et exhaustifs. [traduction] »
M. Rocher conclut en ces mots son ambition normative : « La connaissance du français, du moins la capacité de lire dans cette langue, constitue une condition préalable à une analyse complète et sérieuse du Canada. [traduction] » Et de reconnaître M. Rocher, « cette affirmation, sera très controversée pour certains, comme elle ira de soi pour d’autres. [traduction] » En ce qui me concerne, cette affirmation va de soi. Après une recherche approfondie pour établir dans quelle mesure les universitaires canadiensanglais citent des sources en français, M. Rocher conclut que les écrits signés par ces derniers et qui concernent le Canada contiennent un nombre très limité de renvois à des travaux issus de l’univers francophone : cinq pour cent.
Ce résultat est particulièrement navrant. Les universités, en général, et la recherche universitaire jouent un rôle essentiel puisqu’elles forment les générations montantes et visent à informer la société toute entière. Si les universitaires supposent que rien d’utile sur le Canada n’est écrit dans l’autre langue officielle, alors ils contribuent à élargir, au lieu de combler, les fossés qui subsistent au pays. Des discussions sur l’identité, la citoyenneté, la diversité et la langue ont lieu en français et en anglais au Canada, et quiconque en suit une seule version linguistique n’en tire qu’une vision partielle. Cela est particulièrement vrai au sujet d’événements de l’année dernière. En effet, pour la première fois depuis longtemps, un débat a été entamé au Québec sur la façon dont la société devrait se rapprocher du reste du Canada.10
Par ailleurs, les résultats du recensement de 2006 ont aussi suscité des discussions sur la force et la fragilité du français au Canada, ainsi que sur la langue choisie par les immigrants au Québec, la proportion de Québécois dont la langue maternelle est le français et l’utilisation du français et de l’anglais au travail. Certaines des conclusions à dégager des données semblent évidentes : si le Canada accueille plus de 200 000 immigrants et que 40 000 d’entre eux s’établissent au Québec, la proportion de Canadiens ayant le français et l’anglais pour langue maternelle diminuera par rapport à la population totale. D’autres données sont plus inquiétantes, comme la baisse, quoique légère, du nombre de francophones vivant à l’extérieur du Québec, et la diminution du bilinguisme parmi les jeunes Canadiens anglophones. Il n’est donc pas étonnant que diverses questions existentielles aient été relancées.
Tous ces débats et toutes ces discussions posent un défi particulier pour le gouvernement fédéral, en tant que pont essentiel entre le Québec et le reste du pays, ainsi qu’entre les communautés majoritaires et les communautés minoritaires, et pour la société civile canadienne. Au cours des trois décennies qui ont suivi l’élection du Parti Québécois en 1976, la politique fédérale a été, en grande partie, de nature défensive, axée sur la recherche de stratégies pour garder le Canada uni. S’il y a maintenant au Québec un débat sur la façon de réintégrer le pays, la situation n’est plus du tout la même.
Comment les institutions nationales peuvent-elles joindre les Québécois et les Québécoises qui, en majorité, ne parlent pas anglais? Lorsque les Forces canadiennes recrutent des soldats, comment communiquent-elles avec les francophones? Comment réussissent-elles à les former et à les diriger? Et la fonction publique fédérale, préoccupée par le remplacement des baby-boomers sur le point de partir à la retraite, comment compose-t-elle avec le grand nombre de ses recrues qui ne possèdent pas la connaissance du français dont elles ont besoin pour gravir les échelons jusqu’à la haute gestion. De plus, un bon nombre doivent aussi améliorer leurs compétences en anglais?
Cela signifie que les dirigeants devront assumer leurs responsabilités. La Loi sur les langues officielles exige le respect et le droit de travailler dans la langue officielle de son choix, ce qui implique, à tout le moins, être compris de ses superviseurs.
Un sous-ministre qui n’est pas capable de répondre en français à une question qui lui a été posée en français par un employé à une rencontre de discussion ouverte n’est pas en mesure de fournir le leadership nécessaire. Un gestionnaire ou un haut fonctionnaire qui n’accorde pas à un document en français la même attention et la même importance qu’à un document rédigé en anglais ne montre pas la voie. Si les hauts fonctionnaires ne prêchent pas par l’exemple, qui le fera? Alors, à quoi ressemble un administrateur général ou un haut fonctionnaire qui respecte pleinement la dualité linguistique? Comment cette personne doit-elle agir pour créer un sentiment d’égalité linguistique?
Certains éléments de réponse sont évidents : maintenir une relation en français avec ses collègues francophones; veiller à ce que toutes les communications destinées au personnel se fassent dans les deux langues officielles; montrer clairement que les notes de service et les documents rédigés en français ont reçu la même attention que les textes écrits en anglais; sans oublier s’adresser aux fonctionnaires du Québec ou du Nouveau-Brunswick, ou pouvoir leur parler dans la langue de leur choix.
Pour assurer le leadership dans une organisation du secteur public qui respecte les deux langues officielles, c’est un peu plus que le simple fait de pouvoir lire un discours en français, de mener une réunion dans laquelle les participants peuvent parler français ou anglais, ou de faire en sorte que les messages soient distribués aux employés dans les deux langues officielles. Le véritable leadership en matière de langues officielles signifie la création d’un milieu de travail où les gens savent que la personne de qui ils relèvent – ou les hauts fonctionnaires de l’organisation – comprendront une étude stratégique ou un document juridique de 35 pages rédigé en français et qu’ils n’auront pas besoin d’attendre sa traduction. Il suppose la conduite d’une réunion où les participants n’hésitent pas à faire des blagues dans l’une ou l’autre langue officielle. Surtout, le véritable leadership en matière de langues officielles signifie que l’on connaît le contexte culturel dans lequel les responsables et les employés francophones évoluent : les journaux qu’ils lisent, les émissions de télévision qu’ils regardent, les films qu’ils voient, les théâtres qu’ils fréquentent. Il implique que l’on comprend leurs blagues ainsi que les références culturelles des collègues francophones qui regardent Le Téléjournal au lieu, ou en plus, du bulletin d’information The National, et qui, le lundi, discutent de ce qui s’est passé à l’émission Tout le monde en parle de la veille.
La dernière année aura été intéressante, mais parfois frustrante, sur le plan des langues officielles. En octobre, le rapport d’enquête final sur les 118 plaintes relatives aux compressions budgétaires effectuées par le gouvernement en septembre 2006 était terminé, et nous n’avons rien trouvé qui indique que le gouvernement avait respecté ses obligations en vertu de la partie VII modifiée de la Loi sur les langues officielles. Par la suite, en février, mon bureau est intervenu dans la poursuite déposée par la Fédération des communautés francophones et acadienne contre le gouvernement du Canada au sujet de l’abolition du Programme de contestation judiciaire. La décision du tribunal constituera la première clarification juridique de la portée de la Loi modifiée.
De même, le Comité sénatorial permanent des langues officielles, comme il est indiqué plus loin dans le rapport, a demandé au Commissariat d’examiner en détail l’incidence du transfert de la responsabilité de la coordination des langues officielles du Bureau du Conseil privé au ministère du Patrimoine canadien sur la gestion des questions liées aux langues officielles.
Dans le rapport annuel de l’année dernière, j’ai souligné l’engagement verbal du gouvernement à l’égard des langues officielles, mais je faisais également part de mon inquiétude à l’effet que cet engagement n’avait pas eu de suite. Dans ma première recommandation, j’encourageais le gouvernement à créer une initiative pour donner suite au Plan d’action.
Dans le discours du Trône, le gouvernement s’est engagé à renouveler le Plan d’action pour les langues officielles, venu à échéance le 31 mars, chargeant Bernard Lord, ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, de mener des consultations sur la question un peu partout au pays, et de tenir compte des recommandations des comités de la Chambre des communes et du Sénat, ainsi que celles du commissaire. Cet engagement a été réitéré dans le Budget, mais sans financement confirmé. Le rapport de M. Lord, que la ministre a rendu public le 20 mars, contient d’intéressantes recommandations, malgré certaines lacunes.
Bien qu’il s’agisse là de signes positifs de la détermination du gouvernement à respecter son engagement à jouer un rôle de leadership, il sera important de voir et d’évaluer les gestes que posera le gouvernement. Au 31 mars, soit à l’échéance du Plan d’action, l’année traitée dans le présent rapport peut être comparée à une pièce de Samuel Beckett : En attendant le nouveau Plan d’action.
L’année 2008-2009 promet d’être tout aussi intéressante. Comme cette année marquera le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec – l’année où, comme l’a dit le premier ministre, le Canada est né en français – il s’agira d’une occasion importante de rappeler à la société canadienne les racines historiques de son pays. Il faudra faire de cet événement déterminant dans l’histoire du fait français au Canada une fête pour tous les Canadiens, et pas seulement pour les francophones et les Québécois. Puis, 2009 marquera aussi le 40e anniversaire de l’adoption de la Loi sur les langues officielles, l’occasion idéale donc d’évaluer le chemin parcouru en quatre décennies et de définir les problèmes qui restent à régler. Une telle évaluation devra toutefois être menée dans l’optique des remarques fondamentales prononcées par John A. Macdonald et George-Étienne Cartier quelques heures avant que les membres du Parlement provincial du Canada adoptent les résolutions qui ont constitué les fondements de la Confédération : que l’usage du français constitue l’un des principes de la Confédération et qu’il soit nécessaire de protéger le droit des minorités anglophones du Bas-Canada à utiliser leur langue.
Bien que le Canada ait grandement changé depuis cette époque, ces principes sont tout aussi pertinents au XXIe siècle qu’ils ne l’étaient au XIXe. La mise en œuvre de ces principes reste un défi pour les chefs de file nationaux.
Notes
1 Débats parlementaires sur la question de la Confédération des provinces de l’Amérique britannique du Nord, 3e session, 8e Parlement provincial du Canada, Québec, Hunter, Rose et Lemieux, imprimeurs, 1865, p. 943. Macdonald est cité par Richard Gwyn dans John A. : The Man Who Made Us, The Life and Times of John A. Macdonald, Volume One: 1815–1867, Toronto, Random House Canada, 2007, p. 323.
2 Patrick Boisvert et Matthieu Leblanc, Le français à suivre? : redonner un dynamisme aux langues officielles en milieu de travail, Table ronde de recherche-action du CCG sur les langues officielles en milieu de travail, Centre canadien de gestion, 2003, p. 4.
3 Jeffrey Gandz, « Leadership Talent: Identification and Development », Forum des politiques publiques, 19 juin 2007.
4 James M. Kouzes et Barry Z. Posner, The Leadership Challenge, San Francisco, John Wiley & Sons, 2007, p. 24.
5 Amal Henein et Françoise Morissette, Leadership : sagesse, pratique, développement : une recherche d’envergure sur l’exercice et le développement du leadership au Canada, Sherbrooke, Éditions de l’Université de Sherbrooke, 2007, p. 239.
6 Accenture, Leadership in Customer Service: Delivering on the Promise, 2007.
8 François Rocher, « The End of the ‘Two Solitudes’? The Presence (or Absence) of the Work of French Speaking Scholars in Canadian Politics », Revue canadienne de science politique = Canadian Journal of Political Science, vol. 40, no 4 (décembre 2007), p. 833-857.
10 André Pratte, éd., Reconquérir le Canada : Un nouveau projet pour la nation québécoise, Montréal, Les Éditions Voix parallèles, 2007.


