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Le caractère connectif des nouvelles technologies et la promotion des langues officielles

Pierre C. Bélanger, Ph.D
Département de Communication
Université d’Ottawa

« Je dois savoir où les gens vont si je dois les y diriger. »
Président Josiah Bartlet, The West Wing, réseau de télévision NBC.

Liminaire

Peu de sociétés auront connu un déferlement technologique d’une ampleur comparable à celle que connaît le Canada depuis une dizaine d’années. Au cours de cette période, le Canada s’est hissé dans le peloton de tête des pays avec les taux les plus élevés de branchement au câble et à l’Internet haute-vitesse. L’accélération marquée de l’adoption des technologies dites mobiles- du cellulaire au branchement d’Internet aux réseaux Wi-Fi en passant par les Blackberry et la panoplie d’assistants numériques personnels- vient bousculer radicalement non seulement nos rapports à l’information et au savoir mais également la nature, la fréquence et même la forme de nos liens interpersonnels.

Pour la jeunesse d’aujourd’hui, les divers dispositifs techniques dont est composé son univers quotidien constituent autant de biens acquis qu’elle a tôt fait de moduler et d’infléchir selon les usages dominants du moment. Pour une majorité sans cesse croissante de jeunes canadiens, une télévision à 50 chaînes, l’Internet à haute-vitesse, l’échange de fichiers musicaux gratuits, des milliers de chaînes musicales thématiques diffusées sans frais en continu, la consultation en ligne de magazines, de quotidiens et de livres, etc., sont à ce point banalisés qu’il sont en passe de faire partie, à leurs yeux du moins, de leurs droits de naissance fondamentaux. On accepte volontiers de payer pour circuler sur les grands circuits numériques dans la mesure où les contenus demeurent « hors-taxes », soient personnalisables et que l’on puisse tirer profit de leurs potentialités interactives.

On a souvent tendance à négliger le fait qu’au-delà de leurs impressionnantes fonctionnalités techniques, c’est d’abord sur le plan de l’accroissement du niveau d’interconnectivité parmi les usagers que les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) exercent leur plus grand impact. À preuve : l’échange de courriels continue de demeurer l’activité à laquelle les usagers d’Internet accordent le plus de temps; les principales compagnies de téléphone canadiennes récoltent en revenus toutes les deux semaines l’équivalent des recettes annuelles des salles de cinéma. Et pourtant, les chantres de la convergence technologique persistent à clamer que « Content is king! ». Peut être bien. Sauf que, sur le terrain, l’explosion des bavardoirs (chat room) et des « smsistes » (Short Messaging System) témoigne de la profonde affection des jeunes envers les technologies qui facilitent un maillage quasi-permanent de leurs réseaux sociaux.

Le texto : C kwa sa?

Dans l’ébriété technologique qui caractérise notre époque, on ne s’étonnera pas de voir émerger un néo-espéranto à saveur numérique: le texto. Comme le verlan d’hier ou l’argot et le joual de jadis, le texto constitue une nouvelle variété hybride du français écrit dont l’essence repose sur une écriture phonétique fortement abrégée et infiltrée de codes empruntés à l’anglais. Le texto est une illustration pragmatique des stratégies communicationnelles mises en place par les jeunes au cours de leur appropriation quotidienne des médias numériques.

Alors que les puristes dénoncent la dégradation du français écrit que promeut le mode texto, d’autres y voient plutôt une évolution logique et circonstancielle de la langue qui s’adapte aux propriétés des nouveaux dispositifs technologiques. Pour les adeptes du clavardage, les « tchatteurs », et des communications textuelles sur téléphones portables, les « smsistes », le français que l’on y écrit répond à des conditions d’usage spontanées qui sont particularisées par 1) une non-relecture; 2) un ton familier singulièrement permissif sur le plan des règles et des codes; 3) un caractère ludique où règne la néographie et les jeux de mots; et, 4) une fonction foncièrement socialisante où l’appartenance à un groupe pair est renforcée par l’usage de codes communs, bien souvent hermétiques. Pour les « tchatteurs » du cyberespace, le français est d’abord pensé comme un outil de communication oral, même si, paradoxalement, son espace vital est circonscrit entre le clavier et l’écran. Bousculé par la vitesse, par la volonté de participer à plusieurs échanges simultanément et parfois aussi, par l’étroitesse de l’espace disponible, comme dans le cas des 160 caractères des écrans de téléphones portables, il est normal que le cyberlangage se développe en marge des règles et des conventions de ce qui est autrement appelé les normes langagières puisqu’il en est une variante qui s’est adaptée à un environnement spécifique. Est-ce à dire que les technologies favoriseraient la création de leur propre éco-système lexical et syntaxique? Il semble que cela soit le cas.

Au Canada français, comme du reste en France, on fait grand état de la perméabilité de la langue française à l’égard des anglicismes qui circulent abondamment sur les nouvelles plate-formes numériques. À l’instar des émoticons, ces sigles graphiques à résonance internationale que les usagers des messageries électroniques utilisent pour exprimer leurs émotions, de nombreux acronymes anglo-saxons s’infiltrent peu à peu au sein du cyberlexique. Ainsi, à titre d’exemple, on tapera un « WAN2TLK » (want to talk?) en début de conversation pour vérifier la disponibilité de l’interlocuteur après quoi les présentations d’usage seront initiées par un « ASL », correspondant à l’âge, sexe et « living », pour identifier le lieu de résidence. On qualifiera un commentaire inapproprié par un « JK » (just kidding) et l’on signalera notre départ par un « TTYL » (talk to you later) ou encore un « CU » (see you).

On remarquera au passage que, nonobstant l’utilisation coutumière d’anglicismes dans le cyberlangage, cette tendance à tronquer les mots n’est pas un phénomène propre aux seuls usagers des NTIC. L’avènement du télégramme avait engendré une forme d’écriture à plusieurs égards semblables. Les petites annonces que l’on publie dans les grands quotidiens procèdent également selon des codes qui leur sont propres. Dans le secteur immobilier, les fiches descriptives des propriétés à vendre requièrent elles aussi, une certaine initiation. On constate ainsi que ce qui est en train de se développer avec le néolangage numérique n’a en soit, rien d’unique. Il s’agirait ici d’une forme particulière d’expression écrite, tributaire des méga-circuits de communication qui ont été installés et dont on découvre graduellement les avantages sur le plan de la gestion des rapports interpersonnels. Car si ces circuits facilitent la mise en contact d’individus à partir des quatre coins du monde, ils donnent également lieu à l’adoption de procédures normatives qui ont tendance à refléter, à différents niveaux, la même lingua franca, l’anglais, que celle dans laquelle s’effectuent la distribution et la consommation des produits de divertissement et d’information qui y circulent.

L’interconnectivité

S’il est un aspect des NTIC sur lequel s’entend une majorité d’observateurs et de chercheurs, c’est bien le degré avec lequel elles sont parvenues à faire partie des pratiques quotidiennes d’une majorité de jeunes. Les statistiques sont éloquentes. Des études nord-américaines indiquent que 61% des jeunes, âgés entre 8 et 17 ans, possèdent un téléviseur dans leur chambre. Pour plus de la moitié des jeunes interrogés (57%), la navigation sur Internet se ferait à partir d’un ordinateur situé dans leur chambre. Ajoutez le téléphone à ce repère, et la traditionnelle semonce parentale du « Va réfléchir dans ta chambre » acquiert alors une toute autre connotation!

Confirmant en cela la très forte propension des jeunes envers l’usage de technologies qui assouvissent leurs besoins de maintenir le contact avec leurs copains-copines, la mise en ligne récente du cyber-carrefour de rencontres Friendsters.com connaît un départ fulgurant. Lancé en mars dernier en version test, ce site compte déjà plus de 2 millions d’abonnés, essentiellement des jeunes Américains pour l’heure. A la différence des autres sites de rencontre, Friendsters fonctionne selon une architecture moléculaire, c’est-à-dire qu’on ne lie connaissance qu’avec les amis de nos amis, limitant du coup notre réseau de cyber-contacts aux seuls participants avec qui nous avons déjà un lien, aussi ténu soit-il. Sorte de méga carnet d’adresses virtuel, ce type de logiciel à caractère social démontre à quel point les fonctions connectives des nouvelles technologies sont porteuses.

Dans un pays comme le Canada où cohabitent de nombreuses langues, cultures et ethnies, la mise sur pied d’un Friendsters national, conçu à partir d’une volonté de stimuler les échanges et le réseautage dans l’une ou l’autre des langues officielles, est susceptible d’atteindre l’une des cordes sensibles des jeunes adeptes des NTIC. En particulier chez les filles, et celles du secondaire, qui sont deux fois plus nombreuses que les garçons de cet âge à identifier la socialisation comme étant la propriété d’Internet qu’elles apprécient le plus. Pour ces derniers, Internet sera plutôt associé à des facteurs liés au loisir et au divertissement, deux catégories qui, au demeurant, ne sont pas du tout incompatibles avec les logiciels sociaux tels que Friendsters. Par ailleurs, dans la mesure où chaque nouveau participant fait déjà partie du réseau d’amis de son commanditaire, une partie importante des risques généralement associés aux cyber-rencontres se trouve ainsi amenuisée.

Perspectives de développement

Il serait mal avisé d’évacuer de la réflexion sur le potentiel des NTIC, l’ensemble des récriminations entourant la vision consumériste de l’usager. Cette conception est alimentée par la consommation de produits banalisés et standardisés qui sont mis en marché, à grand renfort de publicités, par les conglomérats de communication. Le récent tsunami des « télé-réalités » à dans le monde, constitue un exemple probant d’un nouveau genre de télévision sans frontières, où un même format est vendu et adapté à une multitude de marchés locaux. Pas étonnant que devant un tel aplanissement des contenus télévisuels, les artisans locaux s’élèvent et revendiquent une industrie de la production qui reflète les valeurs et le patrimoine d’ici.

Dans le domaine des nouveaux médias et des contenus numériques, les enjeux sont tout aussi pressants. En raison de l’important investissement de temps qu’accordent les jeunes à des activités liées à l’utilisation des nouvelles technologies, il est impératif de voir à leur fournir un maximum d’occasions pour que ce qu’ils y consomment leur permettre de mieux comprendre l’environnement dans lequel ils vivent et ainsi mieux saisir l’essence des grands débats qui s’y tiennent. Car même s’ils ont accès à des millions de sites Web, les jeunes ne savent trop ni que faire ni quoi penser de ce magma d’information. Il y a fort à parier que cette abondance de redondance, loin d’éclairer, réussit plus souvent à confondre le jeune, peu équipé qu’il est pour faire un tri objectif et informé entre ce que les médias lui présentent.

Certes, l’arrivée des techniques numériques aura provoqué des secousses importantes sur le paysage médiatique canadien. On n’a qu’à penser à l’explosion des chaînes de télé spécialisées, aux services de communication téléphoniques personnalisés et ubiquistes, à l’éducation à distance, au téléchargement de contenus sur le Web, à la vidéo à la demande, au télé-magasinage, etc. Bref, un éventail impressionnant de services et de contenus de tout acabit dont la très grande majorité appartient à des intérêts corporatistes motivés, il va de soi, à rentabiliser l’opération et à rayonner le plus largement possible.

A la différence des médias traditionnels tels que la radio, la télévision, la presse et le cinéma, plusieurs des nouveaux supports numériques permettent des usages asynchrones et offrent à l’utilisateur la possibilité de se confectionner une palette d’écoute personnalisée. De même, grâce aux capacités de compression du numérique, le stockage de contenus médiatiques est grandement facilité, ce qui ouvre à des usages d’une variété jusqu’ici inimaginable pour peu que l’on souhaite conserver et redonner vie à du matériel considéré comme ayant une certaine valeur patrimoniale, au sens le plus large du terme.

Des zones citoyennes

Le cyberespace n’a pas à être colonisé que par des intérêts privés. Tout au contraire. Devant l’effondrement du modèle d’affaires initialement envisagé pour le Web et la montée graduelle mais constante des contenus à péage, les institutions publiques se voient offrir l’occasion d’afficher leur différence et d’ainsi participer directement à la mise en valeur de zones et de contenus qui cultivent l’esprit citoyen et les altérités plutôt d’entretenir le mythe réductionniste du « One world, one voice ».

Dans un contexte de forte mouvance technologique, le défi des services publics est de taille. Car il ne s’agit pas seulement d’anticiper les prochaines vagues technologiques pour mieux comprendre comment sera l’avenir. A mon avis, la question fondamentale est plutôt de savoir ce que l’avenir devrait être et quel rôle l’État peut jouer dans l’atteinte de cet idéal. Quand la mission implique le tandem jeunesse et nouvelles technologies, il est justifié de penser grand et en couleurs car nous avons là deux des éléments essentiels pour infléchir l’ordre actuel des choses pour le mieux.

La réputée chercheure britannique en communication, Sonia Livingstone, du London School of Economics, rapportait il y a quelques semaines, les résultats d’une importante recherche qu’elle a menée auprès des jeunes où elle s’est intéressée aux usages qu’ils font des nouvelles technologies. L’une de ses principales recommandations encourage le déploiement d’environnements en ligne spécifiquement conçus pour les jeunes où on leur apprendrait à se servir « intelligemment » et de manière créative d’Internet et de ses dérivés. Déjà, certaines initiatives canadiennes répondent à cet appel.

Le projet de Culture Canada en ligne, parrainé par Patrimoine canadien, est certes l’un des meilleurs exemples de l’implication du gouvernement dans la mise en ligne de contenus édifiants, socialement significatifs et qui mettent en lumière les principaux moments de la récente histoire du pays. Partenaire de ce projet, la CBC/Radio-Canada a développé deux sites miroirs, un pour chacune des deux langues officielles, qui donnent accès à une centaine de dossiers différents. Ce qui est notable dans le projet de la CBC/Radio-Canada, ce n’est pas tant que Robert Bourassa, les inondations du Saguenay ou la carrière de Wayne Gretsky aient donné lieu à des montages d’archives dans chacune des deux langues mais bien, et surtout, les renvois aux dossiers produits dans l’autre langue que l’on y fait. Une promotion-croisée de cette nature serait difficilement concevable dans les médias traditionnels, contraints à desservir leur marché-cible, sans compter les écueils de la réglementation canadienne en matière de communication. Mais sur le Web, un médium à architecture ouverte et arborescente, aucun parcours n’est proscrit, aucun quota de contenus n’est imposé.

Les services publics doivent s’investir à imaginer des scénarios grâce auxquels les jeunes Canadiens utiliseront les nouvelles technologies pour avoir accès à des contenus d’ici. Des contenus qui ont une résonance manifeste avec leurs centres d’intérêt et leurs préoccupations et qui sont produits dans l’une ou l’autre des deux langues officielles du pays. Nous pouvons imaginer la création de comptoirs numériques thématiques, qui seraient constitués de partenariats entre les secteurs privé et public. Ces comptoirs numériques bilingues serviraient de lieu où les jeunes seraient invités à découvrir et à se familiariser avec le meilleur de ce que les producteurs canadiens réalisent en information et en divertissement, tant en langue anglaise que française. Apprendre à connaître et à apprécier les artefacts médiatiques de l’autre culture constitue déjà en soit un jalon déterminant dans la volonté d’acquérir des compétences langagières pour s’en rapprocher et en intégrer des aspects.

La révolution qu’amènent les nouvelles technologies est beaucoup plus que la révolution numérique, la révolution informatique, la révolution Internet ou encore des télécommunications. Il s’agit plus exactement d’une révolution des interactions sociales que ces nouveaux dispositifs techniques élèvent désormais à un autre niveau. À cet effet, il est capital que les équipementiers, fournisseurs de branchement aux divers réseaux numériques et conglomérats médiatiques privés ne soient laissés seuls à décider de comment est, et se fera le développement de la société du savoir. Les services publics ont la responsabilité d’agir comme fer de lance dans la sensibilisation, l’encouragement, l’appui et la promotion des grands enjeux liés aux mutations technologiques actuelles. Au cœur de ces préoccupations, se retrouve celle de la formation d’usagers critiques, responsables et conscients des retombées que peuvent avoir les NTIC pour le bien commun.

Nul doute que ces nouveaux outils et écrans numériques sont tout à fait compatibles avec la promotion des langues et des cultures. Ils en constituent même, à plusieurs égards, la pierre d’assise. Et les jeunes auront tôt fait d’en exploiter les dimensions connectives. Il nous incombe donc aujourd’hui d’en définir les paramètres et d’en inventer les formes en collaboration avec les jeunes ainsi que les partenaires qui choisiront de participer à l’édification de ce projet de société.

Les opinions exprimées dans ce document sont celles de l'auteur.