ARCHIVÉE - Les arts et le bilinguisme au Canada

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Jack Jedwab
Association d’études canadiennes

Introduction : langue et culture

On dit que la langue sert à deux fonctions distinctes : c’est à la fois un véhicule pour exprimer la culture et un outil utilitaire ou neutre mis au service de personnes provenant d’horizons très divers afin d’assurer la conduite efficace des affaires de la nation. Si la langue était un mécanisme essentiel de transmission de la culture, cela signifierait logiquement que ceux qui ne connaissent pas une langue donnée seraient mal préparés pour comprendre la culture qu’elle exprime. D’autres affirment qu’une culture peut s’exprimer dans de nombreuses langues et que, par voie de conséquence, une plus grande sensibilisation est possible sans apprendre la langue propre à cette culture.

Ce débat se reflète dans l’évolution de la politique gouvernementale sur la langue et la culture. Lorsqu’en 1971, le gouvernement fédéral introduit la politique du multiculturalisme dans un cadre bilingue, les francophones qui soutenaient que la culture et la langue étaient inséparables ne manquent pas de la critiquer. Définissant le biculturalisme comme un moyen de se familiariser davantage avec les deux principales « collectivités », Claude Ryan, ancien premier ministre libéral du Québec, considérait que le biculturalisme était un élément essentiel du maintien de l’unité nationale. D’autre part, les chefs de certaines minorités ethnoculturelles insistaient pour dire que si l’on ne soutenait pas les langues autres que l’anglais et le français, il s’ensuivrait inévitablement une érosion des cultures de la population allophone.

Dès le départ, la confusion règne au sujet de la signification du terme biculturalisme. Dans les années soixante, les auteurs du rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme déclaraient que :

Si le bilinguisme ne doit pas conduire à une mixture de deux langues, de même la dualité culturelle au Canada ne saurait suggérer le mélange de ces deux cultures, chacune a son existence propre […] Elle est à la collectivité un peu ce que le caractère est à l’individu : il est rare qu’on ait en même temps deux personnalités ou deux styles. (Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre I, Les langues officielles, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1967).

Il y avait un certain contraste entre ce point de vue et celui du premier ministre de l’époque. En effet, Lester Pearson croyait que le biculturalisme ne signifiait pas que le tissu social de la nation se caractériserait par la coexistence de deux sociétés culturelles distinctes. Il soutenait que l’anglais et le français ne pouvaient être distincts l’un de l’autre, ni d’autres souches culturelles au Canada […] et qu’aucune culture ne devrait exercer de pressions pour en absorber une autre, mais elles devraient se développer ensemble, et s’influencer, l’une et l’autre. (Discours du Trône du très honorable Lester B. Pearson, premier ministre du Canada, 1964). John Porter, éminent sociologue de cette période, craignait que l’approche du gouvernement « nous rassemble par le bilinguisme tout en nous maintenant éloignés par la culture ». (Voir Canadian Issues, juin 2003)

Aujourd’hui, on parle beaucoup des identités multiples, qui se recoupent, et de l’effet des contacts entre les cultures. La compréhension interculturelle a constitué un élément central de la politique multiculturelle canadienne, et le Québec emploie le terme interculturel pour décrire sa propre approche de la diversité. Plus de trois décennies après leur introduction, diverses enquêtes révèlent que la population soutient toujours fortement les politiques fédérales sur le bilinguisme et le multiculturalisme. Pourtant, dans la mesure où ils portent sur les domaines des arts et de la culture, les débats des années soixante présentent toujours un intérêt dans la discussion contemporaine au sujet des langues et de l’expression culturelle.

L’idée de réunir deux cultures – l’anglaise et la française – ne convient plus à la réalité démographique du pays. En outre, les sondages révèlent que si à l’extérieur du Québec la plupart des gens déclarent que leur origine ethnique reste l’expression principale de leur identité culturelle, au Québec le gros de la population se définit par ses antécédents linguistiques. Le caractère de plus en plus multiethnique de la population ne signifie pas uniquement que les expressions possibles de la culture se sont multipliées, les choix offerts aux consommateurs ont eux aussi augmenté considérablement. Par conséquent, lorsqu’on fait allusion aux échanges interculturels à l’extérieur du Québec, il est essentiel de penser au-delà de la dichotomie traditionnelle anglais/français. Comme le fait remarquer une publication récente de Statistique Canada, la baisse de la participation et l’offre toujours plus grande de divers produits de divertissement, tout comme l’évolution démographique du Canada, présentent d’autres difficultés aux organismes voués aux arts et à la culture qui cherchent à élargir leur clientèle (La Novara, 2001).

Capacité interculturelle

Comme on l’a dit précédemment, la compréhension interculturelle apparaît comme un objectif important de la politique multiculturelle canadienne. On pourrait donc présumer que la mise en contact avec les arts et la culture de « l’autre », et la sensibilisation à ceux ci, constitueraient une dimension importante de l’interaction entre les groupes. D’ailleurs, la majorité des Canadiens croit que les arts et la culture sont essentiels dans un pays qui veut accroître la compréhension interculturelle. D’après un sondage de Environics, réalisé en 2001, plus de 94 % des personnes interrogées s’entendent pour dire que les arts apportent des connaissances sur les diverses cultures et les divers modes de vie, et un pourcentage tout aussi élevé de répondants soutient que les arts nous mettent en présence de nouvelles idées. Les analyses faites par la firme Decima montrent que les arts sont considérés comme une réalité importante pour de nombreuses raisons : augmenter les connaissances, fournir de l’information et une perspective sur l’histoire et la culture, accroître la mise en rapport avec la diversité culturelle, apprécier davantage d’autres cultures et procurer certains avantages sur le plan social, notamment créer des liens entre amis et nouer de nouvelles amitiés.

La promotion d’activités qui augmentent la compréhension interculturelle est aussi fortement appuyée. En effet, environ 44 % des Canadiens sont d’avis que le gouvernement devrait faire davantage pour promouvoir les échanges culturels. En ce qui concerne la consommation de produits culturels ou artistiques, la majorité des Canadiens ne sont pas d’accord pour dire qu’ils préfèrent voir des spectacles en direct ou des œuvres d’art ayant un rapport avec leurs propres antécédents culturels. Si un anglophone canadien sur trois préfère voir des œuvres ou assister à des représentations en direct issues de sa propre culture (sentiment que partagent 44 % des francophones et 51 % des allophones), presque 90 % des anglophones veulent voir des œuvres et assister à des représentations en direct provenant de diverses cultures (sentiment partagé presque également par les francophones et les allophones). En ce qui concerne l’attirance des non-francophones pour la culture française, il est difficile de l’estimer puisque depuis 2000, les trois principales enquêtes du gouvernement fédéral portant sur les activités artistiques mettent l’accent sur les cultures non européennes, notamment sur l’importance de la mise en rapport de la population avec la réalité autochtone du pays. En 2001, 44 % des Canadiens ont assisté à une représentation en direct ou à une exposition mettant en valeur des cultures non européennes, et la plupart d’entre eux ont pris part à des activités autochtones.

Étant donné la réconciliation relativement réussie du multiculturalisme et de la dualité linguistique, l’omission, dans les récentes études du gouvernement canadien, de la culture francophone sur la liste des activités artistiques qui intéressent l’ensemble de la population, reste préoccupante (voir le survol des sondages, Jedwab, 2003).

Si la langue est un élément important, sinon critique, de la transmission de la culture, il serait logique que la capacité et la connaissance culturelles soient liées à une acquisition et un apprentissage plus répandus des langues. Pourtant, ce lien a rarement été examiné jusqu’ici par les chercheurs. Il reste que réunir les résultats de diverses études qui touchent soit directement, soit indirectement à cette question permet de mieux comprendre le rapport entre la langue, la culture et les arts.

Pina La Novara, analyste de Statistique Canada, a confirmé que l’effet de la langue sur la participation culturelle n’a pas encore été étudié largement. Il est évident toutefois que les connaissances linguistiques et l’horizon ethnique influent sur les habitudes de consommation culturelle. Lorsqu’il s’agit de l’anglais, la connaissance de la langue n’est pas considérée comme un obstacle trop difficile à surmonter au moment d’assister à des représentations provenant de cultures autres que la sienne. En fait, 59 % des anglophones et 42 % des francophones sondés ont assisté à des représentations non européennes qui étaient sans aucun doute offertes fréquemment dans une des langues officielles. Par conséquent, les membres des communautés de langue officielle démontrent qu’ils s’intéressent beaucoup à voir des spectacles issus d’une culture qui n’est pas la leur.

De nombreux immigrants qui viennent d’arriver au pays, dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais, emploient leurs langues non officielles surtout dans des contextes culturels et sociaux. La connaissance d’une langue non officielle se révèle importante pour avoir accès à des productions culturelles et artistiques qui ne sont ni en anglais ni en français. Il n’est donc pas surprenant que parmi les personnes qui assistent à des activités culturelles et artistiques, les allophones soient les plus susceptibles d’aller voir un spectacle non européen. Lors du sondage mené en 2001, près de 80 % des répondants allophones ont déclaré avoir assisté à des activités artistiques non européennes.

Comment concilier le taux élevé d’ouverture aux activités de diverses cultures avec l’intérêt à l’égard des spectacles de différentes cultures? En fait, il n’y a aucune contradiction entre préférer des arts liés à sa propre culture et vouloir connaître d’autres cultures.

Traduction infidèle : rendre la culture accessible dans de nombreuses langues

Nous avons parlé plus tôt de la notion d’hybridité telle qu’elle s’exprime dans le contexte canadien par le nombre croissant de personnes capables d’assister sans problème à des productions artistiques et culturelles en anglais et en français. Mais il est fort probable que le nombre réel de ces personnes soit beaucoup plus réduit que l’impression qu’en donnent certains analystes. Une bonne part des produits culturels populaires sont offerts dans d’autres langues par le biais de la traduction. Si la connaissance du français permet de consommer des produits culturels dans cette langue, il reste rare que des anglophones bilingues profitent de ces possibilités. Par exemple, à Montréal, où l’on trouve un nombre considérable d’anglophones bilingues, et la plus importante offre de produits culturels en français, les sondages montrent que la consommation de ceux ci n’est pas particulièrement élevée. En réalité, l’écrasante majorité de ceux qui pratiquent le métissage culturel au Canada sont des francophones qui consomment des produits culturels anglais. Il serait toutefois intéressant d’étudier les motivations des anglophones qui s’intéressent à la culture et aux arts francophones.

Jeunesse et culture : vouloir sans toujours pouvoir

Lorsqu’on leur demande pour quelles raisons ils veulent apprendre le français, moins d’un étudiant sur dix inscrit dans des programmes d’immersion déclare vouloir connaître davantage l’autre culture. On a également souvent dit que sans le soutien des établissements scolaires, la plupart des jeunes ne choisiraient pas d’assister à une activité culturelle ou artistique. En fait, dans l’étude Decima dont on a parlé précédemment, les étudiants du secondaire ont précisé que la majorité des expériences liées aux arts qu’ils ont vécues au cours des douze mois précédents ont été organisées par leur école. La plupart d’entre eux ont admis qu’il n’y aurait pas participé si on ne les y avait pas forcé.

Enfin, un sondage mené en avril 2002 révèle que les deux tiers des jeunes anglophones à l’extérieur du Québec désirent participer à un programme d’échanges axé sur les langues mis en œuvre par leur école. Il vaudrait la peine d’examiner la possibilité de lier ces échanges à une mise en contact avec la culture et les arts d’expression française.

Le rôle du gouvernement

Le ministère du Patrimoine canadien a notamment le mandat de soutenir les arts et la culture au Canada. À cet égard, il s’est fixé cinq grandes priorités :

  • Nous tentons de nous assurer que toutes les formes d’expression créatrice reflètent le Canada et racontent les multiples facettes de l’expérience canadienne, et qu’elles sont accessibles à tous les Canadiens.
  • Nous nous sommes engagés à promouvoir l’excellence dans la créativité, les arts d’interprétation et le leadership communautaire.
  • Nous voulons promouvoir et soutenir la diversité culturelle du Canada ainsi que l’identité canadienne en nous assurant que nous avons les ressources et les infrastructures communautaires, institutionnelles et industrielles nécessaires.
  • Nous voulons aider les Canadiens à surmonter leurs différences et les distances qui les séparent afin qu’ils se comprennent mieux et apprécient davantage leurs valeurs communes.
  • Nous voulons aider à promouvoir les valeurs et les intérêts des Canadiens dans le monde et nous assurer que le Canada est ouvert aux diverses cultures et au patrimoine du monde entier.

Ces priorités concordent bien avec la promotion de la culture francophone du Canada, et le gouvernement fédéral s’est montré un défenseur raisonnablement énergique de cette expression culturelle tant à l’extérieur du Québec que dans la belle province. Toutefois, l’aide à accorder pour la diffuser dans l’ensemble de la communauté présente de nombreuses difficultés attribuables soit à la stratégie du gouvernement, soit aux objectifs et priorités du milieu artistique. Il reste que le gouvernement et le milieu artistique doivent examiner attentivement la relation entre la promotion de la compréhension interculturelle et l’expression culturelle en langue française.

En avril 2003, le ministère du Patrimoine canadien a tenu un forum des ministres portant sur la diversité, les arts et la culture. Il avait pour objectif de répondre à l’évolution rapide de la démographie canadienne, qui remet en question la formulation traditionnelle de la programmation et de la politique culturelles. Cette rencontre visait à réunir des groupes de diverses cultures et des décisionnaires du domaine culturel afin de trouver des moyens de mieux rendre compte de la diversité canadienne dans les programmes et politiques culturels. Il s’agissait notamment d’accroître la connaissance qu’ont les décideurs des besoins et de la capacité de divers groupes culturels et de tirer avantage des expériences et des compétences spécialisées de diverses communautés et institutions culturelles.

Les participants à ce Forum ont toutefois à peine abordé la question de la culture francophone au Canada, notamment à cause de la concentration et de la force perçue de son expression au Québec, où, comme on l’a dit précédemment, le gouvernement fédéral offre une contribution non négligeable.

En matière d’expression culturelle à l’extérieur du Québec, il est nécessaire d’examiner les relations entre la diversité ethnoculturelle et la francophonie. Les francophones de divers groupes culturels s’intéressent à une expression culturelle et artistique qui reflète les multiples identités culturelles du pays et leur recoupement avec la langue française. Au fur et à mesure que le gouvernement s’engage de plus en plus à promouvoir une sensibilisation accrue aux diverses expressions culturelles, il ne devrait pas perdre de vue l’importance d’améliorer la diffusion de la culture des francophones à l’extérieur du Québec.

Conclusion : de la dualité à la diversité

Les programmes du ministère du Patrimoine canadien concernant les arts et la culture sont souvent exécutés par des tiers; il est fréquent que des dispositions en matière de diversité figurent dans les accords de contribution pour que les tiers s’engagent à tenir davantage compte de cet enjeu. On estime que les questions liées à la diversité s’appliquent à 40 % des programmes et politiques de tout le Ministère.

Les dispositions en matière de diversité sont conçues pour aider les artistes faisant partie de divers groupes raciaux ou culturels, ou qui sont Autochtones, gais, lesbiennes, bisexuels ou transexuels, membres des minorités de langues officielles ou handicapés. Il est clair que si le gouvernement fédéral est le partenaire principal de la promotion de l’expression culturelle francophone à l’extérieur du Québec, il doit déterminer, en collaboration avec les communautés, les meilleurs moyens de la faire connaître à une population canadienne qui évolue rapidement. Où l’expression culturelle des francophones peut-elle s’insérer dans la notion élargie de diversité? Dans quelles circonstances un gouvernement qui cherche à augmenter la capacité bilingue doit-il fournir un appui additionnel à l’expression culturelle francophone à l’extérieur du Québec? Ou bien, est-il préférable d’inciter plus d’anglophones du reste du Canada à se rendre au Québec pour tirer profit de l’expérience qu’ils feraient de la culture francophone? Il est nécessaire de se pencher sur ces questions si l’on veut trouver une approche efficace et ouverte à tous en vue d’accroître la connaissance de la culture d’expression française et d’y sensibiliser davantage la population.


Documents de référence :

Arts and Heritage Participation Survey, Environics Canada, Patrimoine canadien, 2001.

Canadian Issues. Juin 2003, voir Jack Jedwab “To ‘Bi’ and Not to ‘Bi’: Canada’s Royal Commission on Bilingualism and Biculturalism, 1960-1980”.

Centre de recherche Decima pour le compte de Patrimoine canadien, Les arts au Canada : étude sur l’accessibilité et la disponibilité, 2002.

Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « langue d’usage publique », 1999.

Jedwab, Jack. La démographie, la diversité et les arts au Canada, Forum de la Ministre sur la diversité et la culture, Patrimoine canadien, mars 2003.

La Novara, Pina. « Le rôle de la langue dans la participation aux activités culturelles ». La culture en perspective, Statistique Canada, 2001.

Forum de la Ministre sur la diversité et la culture, Patrimoine canadien, mars 2003.

Rapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 1, Les langues officielles, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1967.

Discours du Trône de l’honorable Lester B. Pearson, premier ministre du Canada, 1964.

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