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ARCHIVÉE - Valorisation et validation du bilinguisme au Canada

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Jack Jedwab
Association d’études canadiennes

La connaissance de la langue est considérée comme un élément important du capital humain et un atout économique pour le particulier. Partout dans le monde, la valeur du multilinguisme est bien comprise, comme le révèlent plusieurs sondages d’opinion nationaux. Les recherches menées à l’échelle internationale indiquent clairement que l’apprentissage de nombreuses langues est possible et aussi perçue comme souhaitable par les enseignants, les décideurs et les parents dans bon nombre de pays. L’avantage économique est habituellement le principal motif mentionné pour l’acquisition d’une langue seconde, une perception largement partagée par la population canadienne.

Dans l’ensemble, les Canadiens et les Canadiennes sont enclins à soutenir l’idée qu’il est important de connaître plus d’une langue et la plupart souhaitent que leurs enfants apprennent le français comme langue seconde. On croit de manière assez générale que la connaissance de l’anglais et du français est un atout économique pour le Canada, un avis partagé par quelque 71 % des jeunes Canadiens de langue anglaise et 64 % de ce groupe habitant à l’extérieur du Québec. Plus de huit jeunes Canadiens anglophones sur dix croient que la connaissance de l’anglais et du français augmente les perspectives d’emploi. En effet, s’assurer de possibilités d’emploi plus nombreuses et meilleures est le principal motif que donnent les jeunes anglophones pour s’inscrire aux programmes d’immersion en langue française. À l’extérieur du Québec, environ six jeunes anglophones sur dix croient que les diplômés de l’école secondaire devraient être bilingues.

Toutefois, après certains progrès réalisés sur le plan de la connaissance du français chez les Canadiens anglais dans les années 1980, il y a eu peu d’amélioration à cet égard au cours de la décennie suivante. Les données de Statistique Canada révèlent qu’à l’extérieur du Québec, le taux de bilinguisme n’a presque pas changé : 10,3 % en 2001 comparativement à 10,2 % en 1996. Bien que le taux de bilinguisme ait augmenté dans toutes les provinces, sauf au Manitoba et en Saskatchewan, dans la plupart des cas, il est inférieur ou égal à la hausse observée entre 1991 et 1996 (le déclin au Manitoba et en Saskatchewan est lié à la diminution de leur population francophone).

Le bilinguisme ne cesse de perdre du terrain chez les jeunes anglophones de l’extérieur du Québec. Les statistiques démontrent que le taux de bilinguisme atteint un sommet chez les 15 à 19 ans, quand les jeunes terminent leurs études secondaires. Bon nombre des adolescents de ce groupe d’âge sont inscrits aux programmes d’immersion en français ou de français langue seconde. Néanmoins, de 1996 à 2001, le bilinguisme a reculé chez les jeunes anglophones de 15 à 19 ans de l’extérieur du Québec. En 2001, 14,7 % de ceux ci étaient bilingues. Bien que ce pourcentage soit deux fois plus élevé que celui de la population anglophone dans son ensemble (7,1 %), il est inférieur à la proportion de 16,3 % des anglophones âgés de 15 à 19 ans en 1996. Même dans le groupe des 10 à 14 ans, le taux de bilinguisme est passé de 12,9 % en 1996 à 11,5 % en 2001. La tendance est la même dans toutes les provinces à l’ouest du Québec.

Certains attribuent cette stagnation à la baisse d’engouement pour le bilinguisme au cours des années 1990. Mais jusqu’ici, aucune étude n’a démontré les causes de la tendance négative. Il faudrait poursuivre la recherche sur cette question pour aider à renverser la tendance. Paradoxalement, malgré les résultats moins que positifs sur le plan de l’acquisition linguistique, l’appui du public pour le bilinguisme anglais-français a augmenté au cours de cette période. Par conséquent, lorsqu’il est question d’apprentissage des langues, il semble y avoir un écart croissant entre les attitudes et le comportement. Cependant, comme nous devons l’observer, l’écart est vraisemblablement attribuable au manque d’intensité ou de fermeté dans le soutien pour la connaissance d’une langue seconde. Selon les sondages récents, le public privilégie une meilleure acquisition d’une langue seconde, mais il est plus porté à décrire cet objectif comme « assez » important plutôt que « très » important. La distinction peut refléter des préoccupations quant au niveau d’engagement dans la promotion du bilinguisme. Bref, un grand nombre de personnes sont théoriquement en faveur de l’expansion du bilinguisme mais, en pratique, elles ne sont pas prêtes à investir le temps et les ressources pour passer à l’action.

Bilinguisme économique : attentes et réalité?

Au cours des années 1980, les Canadiens et les Canadiennes s’intéressaient vivement à l’immersion en langue seconde, comme en témoigne le grand nombre d’étudiants s’inscrivant à ces programmes. Lorsqu’on leur demandait ce qui les poussait à s’inscrire, les étudiants comme leurs parents citaient de manière constante des motifs économiques. Savoie remarque que même si certains ont invoqué des raisons culturelles et patriotiques, presque tous ont déclaré avoir décidé d’apprendre l’autre langue officielle dans le but d’améliorer leurs possibilités d’emploi.

Dans la plupart des régions du Canada, les personnes qui connaissent l’anglais et le français ont un revenu moyen plus élevé. Dans la province de l’Ontario, il y a une différence de plus de 10 % du revenu moyen entre ceux qui connaissent les deux langues officielles et les unilingues anglais. De surcroît, plus du quart des Ontariens bilingues gagnent plus de 50 000 $ par année, tandis que moins du quart des Ontariens unilingues gagnent plus que cette somme. Cependant, les écarts de revenu de ce genre ne semblent pas aussi considérables dans les provinces des Prairies et de l’Atlantique. Certains prétendent même qu’un tel revenu supérieur s’explique par les différences dans les années de scolarité, car les personnes qui possèdent les deux langues officielles ont tendance à avoir une meilleure instruction. Par conséquent, il se peut qu’avec le temps, de nombreux Canadiens de l’extérieur du Québec deviennent de moins en moins convaincus des avantages économiques que peut procurer le bilinguisme.

En outre, après avoir appris la langue française, les gens semblent avoir peu de possibilités de l’utiliser à l’extérieur des régions à forte présence francophone. Environ 64 % des jeunes anglophones de l’extérieur du Québec croient avoir eu une bonne occasion d’apprendre la langue seconde au cours de leurs études. Mais leur capacité de conserver leur connaissance du français comme langue seconde semble diminuer avec le temps. En 1996, le taux de bilinguisme chez les jeunes de 15 à 19 ans était de 16,3 %. En 2001, alors que ces jeunes avaient cinq ans de plus, ou étaient âgés de 20 à 24 ans, le taux avait chuté à 13,5 %. Cette baisse suit un modèle semblable à celui de 1991 à 1996. En dehors du milieu de travail au Québec, à Ottawa et à Moncton, le Recensement de 2001 montre qu’un faible pourcentage des anglophones utilisent le français dans leur milieu de travail. En Ontario, près de 3 % des anglophones utilisent le français en milieu de travail la plupart du temps (0,5) ou régulièrement (2,4), et au Nouveau Brunswick, 2,5 % des anglophones l’utilisent la plupart du temps tandis que 6,1 % l’utilisent régulièrement. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi les progrès récents dans l’acquisition des langues officielles sont si limités à l’extérieur du Québec. L’espoir d’utiliser la langue ultérieurement dans le cheminement de carrière n’a pas suffisamment de résultats.

Obstacles à l’apprentissage d’une langue seconde

Les études menées au Canada ont mis l’accent davantage sur les raisons d’apprendre une langue seconde que sur les raisons de ne pas le faire. Une enquête européenne d’importance sur l’apprentissage d’une langue seconde révèle que 26 % des répondants seraient motivés pour apprendre une autre langue s’ils pouvaient l’utiliser au travail, 22 % s’ils pouvaient obtenir un autre emploi et 24 % si cela leur permettait de comprendre les gens d’une autre culture.

En Europe, les principales raisons qui découragent les gens d’apprendre ou d’améliorer une langue étrangère sont le manque de motivation (31 %), le manque de temps pour l’étudier suffisamment (34 %) et le sentiment de ne pas avoir d’aptitude pour les langues (22 %). Parmi ces gens incapables de parler une autre langue, 65 % affirment que c’est trop difficile, et 64 % que cela prend trop de temps. Quelque 63 % des Européens unilingues pensent que l’apprentissage d’une langue seconde n’améliorerait pas leurs perspectives économiques. De plus, 54 % disent que même s’ils en avaient l’occasion, ils n’apprendraient pas une autre langue.

Parmi les facteurs qui favorisent l’apprentissage d’une langue, nous retrouvons les suivants : la possibilité d’une promotion (14,4), l’employeur permet de s’absenter du travail pour suivre des cours (14,7), la possibilité d’apprendre dans un pays où la langue est parlée (14,9), l’employeur paie les cours (15,0), la possibilité de trouver un cours qui s’insère dans son horaire (18,6), les employés sont payés pour suivre des cours (22,3), les cours sont gratuits (28,5).

La valeur du bilinguisme

Les pédagogues croient que l’acquisition d’une langue seconde augmente les possibilités d’apprentissage dans d’autres domaines. Néanmoins, il est souvent plus difficile de mesurer les avantages économiques du bilinguisme que d’évaluer ses coûts. La démonstration empirique ne suffit pas toujours pour mesurer les avantages du bilinguisme (d’autres avantages économiques éventuels qui ne se prêtent pas facilement à la quantification). Certains observateurs prétendent que la connaissance des deux langues officielles pourrait réduire les taux de décrochage scolaire et favoriser ainsi une meilleure intégration sociale. Le fait de connaître la langue de l’« autre » rend plus sensible à la culture et aux goûts des consommateurs et peut aussi favoriser la circulation plus libre des produits, des personnes, des services et des idées. Enfin, en encourageant la mobilité individuelle, la connaissance du français chez les Canadiens anglais pourrait aider à stimuler la croissance économique grâce à une meilleure communication et à des relations intergroupes plus harmonieuses.

Valeurs du bilinguisme

Dans ce qui est de plus en plus décrit comme l’économie du savoir, on s’attendrait à ce que l’acquisition d’une langue soit considérée comme un outil précieux. Une majorité considérable de Canadiens et de Canadiennes croient que le bilinguisme est une valeur nationale fondamentale. Pourtant, parmi les anglophones, les critiques de la promotion du bilinguisme prétendent que le gouvernement a fait un investissement coûteux en renforçant la connaissance du français dans de nombreuses parties du pays où, ajoutent ils, cette langue est peu utilisée. Au fil des ans, le message axé sur les coûts soi disant excessifs du bilinguisme pour les contribuables canadiens a eu des répercussions importantes. La réponse des leaders d’opinion à ces arguments a souvent semblé hésitante et prudente. À l’échelle régionale, la volonté politique de promouvoir le français à l’extérieur du Québec semble souvent faire cruellement défaut. Il nous faut pourtant examiner de manière adéquate le coût pour les contribuables canadiens de la diminution de la capacité bilingue. Pour neutraliser les attaques contre le bilinguisme, il faudra une campagne nationale de sensibilisation du public à ses mérites.

Le gouvernement fédéral devra accorder un statut plus important aux particuliers et aux établissements qui contribuent à l’amélioration de la connaissance du français à l’extérieur du Québec. Il faudra récompenser les efforts du secteur privé visant à accroître le bilinguisme. L’information probante sur les avantages du bilinguisme et les témoignages individuels exprimant ces avantages devront être largement diffusés. Les personnes bilingues sont les mieux placées pour parler de leur expérience économique et pour dire si leur bilinguisme leur a procuré des avantages sur le plan de l’accès et de la mobilité (accès à des emplois ou à une promotion). Le témoignage des employeurs est aussi essentiel en parlant de la valeur des employés qui possèdent d’excellentes capacités langagières. Les personnes qui sont allées en immersion disent assez fréquemment dans les sondages que l’apprentissage du français Ieur a permis d’apprendre d’autres langues et d’acquérir d’autres compétences plus facilement. Enfin, il faut déplorer une absence de modèle de comportement et de défense de la cause en ce qui a trait au bilinguisme au Canada et, malgré les efforts louables de groupes comme celui de Canadian Parents for French, il faudrait que la société civile s’engage davantage à soutenir la capacité bilingue.

Pour améliorer la connaissance du français chez les anglophones, le défi consistera à accroître l’intérêt et l’enthousiasme des partisans modérés du bilinguisme et à persuader les incertains des avantages de l’apprentissage d’une langue seconde. Sans la création d’un contexte qui valorise suffisamment le bilinguisme, il est probable que l’investissement de fonds supplémentaires importants ne permettra pas d’atteindre l’objectif fixé par le gouvernement pour une meilleure connaissance de cette langue.


Références :

STATISTIQUE CANADA. Recensement du Canada, 2001.

RECHERCHE EKOS. 2002.

EUROBAROMÈTRE. 2001.
SAVOIE, Ghislain. Les avantages comparatifs du bilinguisme sur le marché du travail : un bilan d'enquêtes, Direction de la recherche et de l’analyse stratégiques, ministère du Patrimoine canadien.

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