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Quarante ans d’opinion publique sur le bilinguisme au Canada

Andrew Parkin
Centre for Research and Information on Canada (CRIC)

Le présent sommaire est fondé sur une analyse des données sur l'opinion publique provenant de diverses sources recueillies par Andrew Parkin (CRIC) et André Turcotte (Université Carleton). Une partie de ces données ont été présentées à la conférence sur « La Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme : 40 ans après », organisée par l'Association d'études canadiennes les 24 et 25 mai 2003 à Montréal.

1. Augmentation de l’appui accordé par le public au bilinguisme

L’appui accordé par le public au bilinguisme au Canada a baissé au début des années 90, durant la récession économique et la crise de l’unité nationale déclenchée par l’échec de l’Accord de Charlottetown et l’élection subséquente d’un gouvernement séparatiste au Québec. Depuis ce temps, cet appui a augmenté. À l’heure actuelle, il est plus ou moins aussi élevé que le niveau le plus élevé atteint depuis la fin des années 1970. Cela est vrai dans toutes les régions du pays, y compris dans l’Ouest.

En principe, le bilinguisme semble donc être tout aussi pertinent pour les Canadiens d’aujourd’hui que pour ceux de la génération précédente. En fait, les Canadiens plus jeunes ont tendance à appuyer davantage le bilinguisme que leurs concitoyens plus âgés, ce qui donne également à penser que le principe n’a rien perdu de sa pertinence.

Question : Peut-on s’attendre à ce que l’appui accordé au bilinguisme demeure constant au fil du temps, sans égard aux événements externes, ou diminuera t il, comme ce fut le cas au début des années 1990, dans l’éventualité d’une récession économique ou d’un débat acrimonieux sur l’unité nationale? Peut on s’attendre à ce que l’appui accordé au bilinguisme augmente en l’absence de tels événements, ou est il à son maximum?

2. Certains aspects du bilinguisme obtiennent ils un appui plus grand que d’autres?

L’appui accordé au bilinguisme varie grandement, selon le libellé exact de la question posée. En règle générale, plus la signification du bilinguisme est définie dans la question, plus l’appui accordé est grand. C’est ainsi que, par exemple, un très grand nombre de Canadiens appuient le droit des enfants francophones de l’extérieur du Québec d’étudier en français et le droit des citoyens de recevoir des services fédéraux dans la langue de leur choix. Les notions pour lesquelles la définition est plus vague, comme l’idée du « bilinguisme pour l’ensemble du Canada », attirent un appui beaucoup plus faible.

De plus, l’appui accordé à la politique de bilinguisme n’est pas accompagné par un désir de voir le gouvernement consacrer plus d’efforts et de ressources à sa promotion. Les Canadiens anglophones sont beaucoup plus susceptibles de dire que le gouvernement en fait déjà trop pour promouvoir le bilinguisme que de dire qu’il n’en fait pas assez. Le fait de dire que les Canadiens appuient le bilinguisme ne signifie pas qu’ils croient qu’il s’agit là d’une priorité en matière de dépenses.

Question : Dans quelle mesure l’opinion du public, selon laquelle le gouvernement ne devrait pas donner priorité à la promotion du bilinguisme, empêche t elle le gouvernement de réaliser ses objectifs stratégiques dans ce domaine?

3. L’appui accordé au bilinguisme officiel n’est pas accompagné d’un intérêt pour l’apprentissage du français

Soixante dix pour cent des Canadiens qui vivent à l’extérieur du Québec jugent qu’il est important de garder l’anglais et le français comme langues officielles au Canada, mais seulement 56 p. 100 sont d’avis qu’il est important que leurs enfants apprennent le français. En revanche, le nombre de personnes qui indiquent qu’il est important que leurs enfants apprennent le français est beaucoup plus élevé que le taux réel de bilinguisme des jeunes anglophones. Cela veut donc dire que l’appui accordé à la politique de bilinguisme ne se traduit pas par un engagement des citoyens à mettre en pratique, au niveau individuel, le bilinguisme.

De plus, il existe des preuves à l’effet que, bien que l’appui accordé à la politique de bilinguisme officiel est à son plus haut niveau, l’importance attachée au fait d’apprendre le français a baissé avec le temps. (Il est difficile de se faire une idée claire, parce que les questions posées au fil du temps n’étaient pas toujours les mêmes. Cette conclusion est fondée sur une comparaison des questions posées dans les années 60 et des questions semblables, mais non identiques, demandées en ce début de XXIe siècle.)

Certains ont soutenu que l’intérêt pour l’apprentissage du français est en baisse parce que les anglophones sont de plus en plus intéressés à apprendre une seconde langue qui n’est pas le français. Cela peut être vrai pour certains, mais il existe toujours une importante minorité d’anglophones qui sont d’avis qu’il n’est pas important d’apprendre une autre langue que l’anglais. Ce fait est important parce qu’il suggère que l’enjeu principal n’est pas de déterminer si les anglophones décideront d’apprendre le français ou une autre langue, mais plutôt s’ils décideront tout simplement d’apprendre une seconde langue.

Dans ce contexte, il est intéressant de noter que bon nombre d’Américains, et plus particulièrement de jeunes Américains, ont indiqué qu’ils souhaitaient apprendre l’espagnol. Au Canada, 62 p. 100 des non francophones, qui ont entre 18 et 34 ans et qui vivent à l’extérieur du Québec, ont indiqué qu’il était important que leurs enfants apprennent le français; le pourcentage d’Américains âgés de 18 à 34 ans qui ne sont pas d’origine hispanique et qui ont déclaré qu’il est important que leurs enfants apprennent l’espagnol n’était toutefois pas très loin derrière (55 p. 100), et le dépassait même dans certaines régions (p. ex., dans les États de l’Ouest, le pourcentage se situe à 70 p. 100). Si les anglophones du Canada ne renouvellent pas leur intérêt d’apprendre une seconde langue, ils pourraient se retrouver, à leur surprise, désavantagés par rapport aux Américains en matière d’aptitudes linguistiques et, par conséquent, de facilité de circulation au sein de l’économie globale.

Question : L’intérêt d’apprendre une seconde langue est il, dans les faits, en baisse au Canada, et, si c’est le cas, quelle en est la raison? Quels sont les plus importants motifs pour lesquels les Canadiens anglophones apprennent une seconde langue?

4. Le bilinguisme et les enjeux linguistiques divisent, de façon plus générale, les communautés linguistiques

Les anglophones et les francophones n’ont pas, de façon plus générale, la même opinion du bilinguisme et des enjeux linguistiques. C’est ainsi qu’ils ont des vues divergentes lorsqu’il s’agit de déterminer si nous sommes allés trop loin en matière de promotion du bilinguisme et si le français est menacé au Québec. Au Québec, les deux communautés linguistiques divergent d’opinion lorsqu’il s’agit de déterminer si ce sont les anglophones ou les francophones qui sont favorisés dans le milieu de travail – et les opinions sur le sujet n’ont pas beaucoup changé depuis les années 70. Cela ne contredit pas le fait que les anglophones appuient généralement le bilinguisme et qu’ils sont devenus bilingues de plus en plus au fil des années. Cela souligne toutefois le fait que les politiques sur le bilinguisme continuent d’être source possible de division.

Il faut souligner le fait que les allophones appuient davantage le bilinguisme que les anglophones – par exemple, ils appuient plus fortement la politique de bilinguisme officiel que les anglophones et jugent que le bilinguisme est important pour l’identité canadienne. De plus, les Canadiens qui appuient le multiculturalisme ont également tendance à appuyer le bilinguisme, ce qui indique qu’ils jugent que les politiques sont liées entre elles, plutôt qu’opposées l’une à l’autre.

Ces constatations font douter de l’assertion selon laquelle l’accroissement de la diversité ethnique du Canada pourrait entraîner un déclin de l’appui accordé au bilinguisme au fil du temps. Le bilinguisme est perçu comme un des aspects de l’engagement du Canada à l’égard de la diversité, ce qui constitue, il va sans dire, une bonne raison pour laquelle il demeure important pour bon nombre de Canadiens, y compris les immigrants et allophones.

Question : Pourquoi l’écart sur les enjeux linguistiques entre les anglophones et les francophones ne s’est il pas rétréci de façon significative au fil des ans, malgré les changements survenus dans les politiques linguistiques à l’échelon fédéral et provincial, et les gains faits par les communautés francophones au Québec et l’extérieur de la province?

5. Différences entre les sexes

Selon l’âge et le sexe, on note d’importantes différences, parmi les anglophones, au niveau de l’appui qu’ils accordent au bilinguisme. Les jeunes Canadiens l’appuient en plus grand nombre que leurs homologues plus âgés, les femmes, plus que les hommes.

Il est particulièrement important de noter que les jeunes femmes au Canada (celles âgées entre 18 et 30 ans) constituent le groupe qui appuie le plus le bilinguisme, beaucoup plus que les hommes du même âge. Les jeunes femmes sont également beaucoup plus susceptibles que les jeunes hommes de dire qu’il est important que leurs enfants apprennent le français. La moitié d’entre elles ont indiqué que le bilinguisme les rend très fières d’être Canadiennes, comparativement à seulement un tiers des jeunes hommes (ces chiffres font référence aux anglophones de l’extérieur du Québec). La raison de cette importante différence d’opinion entre les jeunes femmes et les jeunes hommes n’a pas été étudiée ou explorée en profondeur.

Question : Qu’est ce qui peut expliquer la différence d’opinion sur le bilinguisme entre les jeunes femmes et les jeunes hommes? Quels sont les liens entre ces attitudes et la propension réelle de chacun des deux groupes d’apprendre le français? Quelles sont les répercussions de ces différences entre les sexes à l’égard des politiques de promotion du bilinguisme?

Recommandations générales

  • L’information relative à l’opinion du public sur le bilinguisme devrait être plus largement diffusée afin de dissiper certains mythes qui ont toujours cours (p. ex., que l’appui au bilinguisme diminue ou que le multiculturalisme et le bilinguisme représentent des visions contradictoires plutôt que complémentaires).
  • La recherche devrait essayer de trouver la raison de la discontinuité entre les niveaux relativement élevés d’appui accordé par les anglophones à la politique du bilinguisme et l’appui moins grand accordé à l’apprentissage d’une seconde langue (ou entre le sentiment que le bilinguisme est important pour la communauté politique canadienne, mais moins important pour les citoyens canadiens). Compte tenu du fait que la majorité des Canadiens indiquent qu’ils jugent importante la politique de bilinguisme officiel, l’orientation stratégique ne devrait pas chercher à promouvoir le bilinguisme officiel comme politique, mais plutôt à sensibiliser tous et chacun à l’importance du bilinguisme au niveau individuel – c’est à dire l’importance d’être capable de parler plus d’une langue. Il n’est pas clair pourquoi, dans le contexte d’une diversité sans cesse croissante au pays et, plus généralement, de la mondialisation, un nombre important de Canadiens ne croient pas qu’il est important d’apprendre une seconde langue.
  • La recherche devrait essayer d’expliquer pourquoi les jeunes hommes et les jeunes femmes ont des visions contradictoires du bilinguisme et de l’importance de parler une seconde langue, et leurs répercussions sur les décisions familiales relatives à l’éducation des enfants.

Les opinions exprimées dans ce document sont celles de l'auteur.