Le groupe de rap acadien Radio Radio
| Photo : Mamoru Kobayakawa
Par MJ Deschamps
Alors qu’on se préoccupe de plus en plus de la
transmission des langues régionales aux nouvelles générations en
Amérique du Nord et ailleurs, dans le sud‑est du Nouveau‑Brunswick,
des jeunes s’expriment en chiac et trouvent ça « right le fun ».
Le chiac est principalement parlé par les
francophones de la région de Moncton, Shediac, Dieppe et Memramcook
et il se caractérise par une syntaxe française émaillée d’expressions
et de vocabulaire anglais. Cela donne des phrases où s’entremêlent
français et anglais, comme « J’ai wiré ma satellite dish avec mes
own mains. »ou « J’ai crossé la street. »
Ces dernières années, le chiac est devenu plus
visible dans les médias. La série animée et la bande dessinée
Acadieman présentent « le First Superhero acadien », qui a déjà
vécu « une mystical experience en helpant une femme avec ses
groceries ». De plus, des groupes musicaux et des chanteurs
acadiens populaires, comme
Radio Radio et
Lisa LeBlanc, chantent et font
du rap principalement en chiac.
« Le chiac a une légitimité parce qu’on le voit
et on l’utilise de plus en plus », déclare Gabriel Malenfant, un des
trois membres de Radio Radio. Le jeune homme de 32 ans, natif de
Moncton, indique que quand il était petit, il y avait beaucoup de
pression pour parler français ou anglais — mais pas chiac — à
l’école, à l’église et même dans les chansons. « Maintenant, par
exemple, avec les multimédias, il y a plus de zones de confort où on
peut parler comme on veut. . . Parce qu’on a des plateformes pour le
faire, c’est devenu plus accepté de communiquer comment on se sent. »
Si, à première vue, le chiac semble l’emblème
parfait du bilinguisme de la province, on s’inquiète depuis
longtemps du risque que cette langue mixte ait un effet néfaste sur
le français dans la province.
En 1969, le réalisateur québécois Michel Brault
a réalisé un documentaire intitulé
Éloge du chiac, qui explore l’importance du chiac pour
les francophones qui essaient de conserver leur langue dans un
milieu où l’anglais est omniprésent.
« Le documentaire a donné au chiac une certaine
acceptabilité. Avant, on le parlait derrière des portes closes »,
déclare Marie Cadieux. Établie à Moncton, elle a réalisé un
documentaire de suivi en 2009, l’Éloge
du chiac – Part 2, qui jette un regard sur
l’évolution du chiac depuis 40 ans.
Le chiac comporte aujourd’hui plus d’anglais
qu’avant et s’est répandu grâce à la musique, à la littérature et
aux médias. L’utilisation grandissante de l’anglais inquiète
toutefois grandement les francophones : « Il y a plusieurs niveaux
de chiac, mais vient un moment où il ne s’agit plus de chiac, mais
tout simplement d’anglais », ajoute Mme Cadieux.
L’auteure canadienne
France Daigle est née et a été élevée à Moncton. Elle écrit
principalement en français, mais elle est une pionnière de
l’utilisation du chiac en littérature. Selon elle, si le chiac est
sans conteste coloré, il faut admettre qu’il n’est pas toujours de
« haute qualité » et qu’on peut même parler d’une langue appauvrie.
« Parfois, on se demande si l’anglais n’a pas complètement envahi le
chiac tellement les mots français sont rares », ajoute‑t‑elle.
Par ailleurs, certains craignent que les jeunes
qui parlent chiac aient des difficultés aussi bien en français qu’en
anglais s’ils quittent le Nouveau‑Brunswick pour aller à
l’université ou travailler ailleurs. Cependant, indique Mme Daigle,
compte tenu de la visibilité de plus en plus grande du chiac, les
enseignants ont décidé d’utiliser le dialecte comme outil, plutôt
que de le dévaloriser. « Je crois que les écoles arrivent à mieux
travailler avec les élèves. On ne leur dit pas de ne jamais utiliser
de mots anglais, mais on leur enseigne les bons mots en français. »
Selon Annette Boudreau, professeure de
linguistique à l’Université
de Moncton, aucune preuve
concrète n’indique que les élèves qui parlent chiac ont de la
difficulté à utiliser les deux langues officielles du Canada. « Les
gens connaissent les critiques à l’égard du chiac », affirme-t‑elle,
ajoutant que les inquiétudes sont souvent exagérées.
La réalisatrice Marie Cadieux est d’accord avec
elle : « J’ai grandi avec des enfants qui parlaient chiac tout le
temps, mais lorsqu’ils sont entrés à l’université ou ont trouvé un
emploi, ils ont commencé à corriger leur langage. Je crois qu’en
fait, ils sont fiers de pouvoir passer d’une langue à l’autre —
c’est toute une compétence! »
Gabriel Malenfant de Radio Radio indique que le
chiac sert aussi de plus en plus souvent à exprimer son identité,
aidé en cela par sa visibilité croissante dans la musique et les
arts. « Quand on ne se sent pas à l’aise de parler et de
s’exprimer, ça crée un genre de vide, ajoute‑t‑il. C’est là que la
culture et les arts jouent un rôle. On est bien contents, les
membres du groupe, de voir nos mots sur papier, écrits dans notre
langue. »
Contrairement à la croyance populaire, le chiac
n’est toutefois pas seulement parlé par la jeune génération dans un
esprit de rébellion. « C’est la façon dont les gens parlent ici;
comment ma grand‑mère parle, ajoute Gabriel Malenfant. Le concept de
Radio Radio et sa joie de vivre, c’est que peu importe comment vous
parlez, sentez-vous à l’aise. »
Bien qu’on ait toujours été inquiet que le
chiac précipite l’assimilation à l’anglais, Mme Boudreau
souligne que le réel danger relève du niveau de français parlé dans
la région. « Ce que nous pouvons espérer de mieux c’est que le chiac
et le français continuent d’occuper chacun leur espace, convient
l’auteur France Daigle. Quand vous parlez chiac, ça ne veut pas dire
que vous ne connaissez pas votre français. »
Vidéo humoristique – Le chiac est la solution, la Revue
acadienne 2011