19 novembre 2012 
ENGLISH

Les derniers locuteurs de langues autochtones canadiennes transmettent leurs traditions orales

Par Leah Germain

Photographie d'Angie Joseph-Rear et Percy Henry
  Photo: Angie Joseph-Rear, Tr’ondëk Hwëch’in

Lorsque Percy Henry était enfant, il ne pouvait pas compter sur la télévision ni sur la radio pour se distraire. Ce résidant de Dawson City, au Yukon, se rappelle qu’il travaillait à la scierie locale et que, pour le récompenser de son dur labeur, les aînés lui racontaient des histoires.

C’est ainsi qu’Henry a appris à parler hän* (prononcé « Hâhn »), la langue des groupes autochtones qui vivent à Dawson City et à Eagle, en Alaska.

Maintenant âgé de 85 ans, Henry est l’un des derniers locuteurs de la langue hän et il participe à un programme de revitalisation de la langue de la Première Nation Tr’ondëk Hwëch’in*, afin de préserver sa culture et ses souvenirs.

« J’ai appris quand j’étais enfant, explique-t-il.  Je travaillais avec des personnes âgées et j’ai appris à parler le hän. »

Il reste seulement deux personnes qui parlent couramment le hän à Dawson City, et le Centre des langues autochtones du Yukon*, situé dans la capitale de la province, Whitehorse, estime qu’il y a moins de 15 personnes qui maîtrisent cette langue en Alaska.

En 1991, un programme spécial de revitalisation du hän a été lancé à Dawson City, et Henry a été l’un des premiers aînés à se porter volontaire. Il participe à la traduction de mots du hän vers l’anglais.

Angie Joseph‑Rear, coordonnatrice linguistique de  la Première Nation Tr’ondëk Hwëch’in (et ancienne chef), travaille avec Henry depuis le début du programme. Même si elle compte plus de 20 ans d’expérience aux côtés de locuteurs qui parlent couramment la langue, Mme Joseph‑Rear comprend le hän, mais elle ne le maîtrise pas complètement.

« [Percy] me disait : “[tu travailles] avec nous depuis tellement longtemps, comment ça se fait que tu ne parles pas le hän?” », plaisante‑t‑elle.

« Parfois je me dis “trop peu, trop tard”, mais j’ai fait un bon bout de chemin. En fait, je peux décortiquer [la] langue et les mots et en donner la véritable signification. »

Très compétente pour transcrire la langue, Mme Joseph‑Rear explique que le hän est très différent de l’anglais parce qu’il utilise des descriptions pour nommer les lieux, les gens et les choses, alors que l’anglais dispose d’un mot pour à peu près tout.

Le hän n’est que l’une des nombreuses langues autochtones canadiennes qui sont menacées de disparaître parce que ceux qui les parlent couramment meurent de vieillesse.

Keren Rice*, professeure à l’Université de Toronto, explique pourquoi bon nombre des langues autochtones sont menacées.

« Si vous examinez les conclusions découlant des données du recensement, elles indiquent qu’il n’y a actuellement que trois langues qui ont une vitalité suffisante pour survivre [le cri, l’ojibwa et l’inuktitut], dit Mme Rice. Ce que l’on constate dans plusieurs de communautés autochtones, comme dans beaucoup d’autres communautés linguistiques, c’est que la langue n’est pas transmise à la jeune génération. La transmission, c’est le nœud du problème. »

Selon le rapport du recensement de 20061 publié par Statistique Canada, dans la population des Premières Nations, 50 % des aînés, 30 % des adultes âgés de 25 à 44 ans et 21 % des enfants de 14 ans et moins peuvent soutenir une conversation dans leur langue ancestrale.

Mme Rice avance plusieurs raisons pour expliquer que la proportion de membres des Premières Nations pouvant parler leur langue autochtone va en diminuant, mais insiste sur les répercussions des pensionnats.

Établis au début du 20e siècle pour assimiler la population autochtone du pays, les pensionnats recouraient aux châtiments corporels pour forcer les enfants à utiliser l’anglais et leur interdisaient de parler leur langue maternelle.

« Je pense que [la réticence des aînés à parler leur langue] est due en partie aux pensionnats et à ce qui s’y est passé, et au fait que les enfants étaient punis lorsqu’ils parlaient leur langue », explique Mme Rice.

Pour les trois dernières locutrices d’une autre langue menacée de disparition, le lunaapeew*, dans la réserve de Moraviantown située dans le sud de l’Ontario, le souvenir des sévices infligés dans les pensionnats lorsqu’elles parlaient leur langue maternelle est encore très vif.

« Il y a beaucoup de souffrance et de douleur, raconte Velma Noah, la coordonnatrice linguistique de la communauté. Vous croyez avoir quelque chose que personne ne peut vous enlever – votre langue –, mais même ça, ça n’a pas été à l’abri. »

Grâce aux encouragements de Mme Noah, les trois femmes se sentent à nouveau à l’aise de parler leur langue maternelle, après avoir utilisé l’anglais pendant près d’un demi‑siècle.

« Ça a pris deux bonnes années avant que les femmes se sentent libres de parler ouvertement, se souvient madame Noah. Elles avaient parlé anglais pendant 40 ans et elles n’avaient plus personne avec qui parler leur propre langue. Ça a été un éveil et une remémoration de leur langue. »

Mme Noah rencontre le groupe de trois femmes toutes les semaines depuis six ans.  Elles travaillent ensemble à différents projets, entre autres la traduction de plus de 40 livres pour enfants de l’anglais au lunaapeew pour la garderie et le centre préscolaire de la localité.

Alma Burgoon est l’une des cinq dernières personnes âgées qui comprennent la langue et l’une des trois femmes qui travaillent avec MMme Noah. Elle a appris le lunaapeew avec ses grands‑parents lorsqu’elle était enfant et, maintenant âgée de 85 ans, elle est la seule du groupe à pouvoir le parler couramment.

« Je suis très fière [de parler le lunaapeew]. Ça me fait sentir bien, dit‑elle. Il est temps d’agir; nous devons préserver cette langue. »

Lorsqu’on lui demande le mot qu’elle préfère, Mme Burgoon répond en riant : « Il y a beaucoup de mots que j’aime, mais je dirais que c’est “wulahtanamuw”. Ça veut dire “être heureux”.

 

 

 

* En anglais seulement.

1. Les données spécifiques aux Autochtones et à la capacité de parler une langue autochtone de l'Enquête nationale auprès des ménages de 2011 seront rendues publiques en 2013.

 

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