Le bilinguisme du Parlement canadien : l’incidence
de la Charte sur l’usage des deux langues officielles
par Peter Murphy
« Pour le meilleur ou pour le pire, la langue a toujours préoccupé notre
pays. Pour le pire, parce qu’elle a trop souvent été la
cause de profondes et douloureuses divisions. Pour le meilleur, parce qu'elle
s’est avérée à l’occasion une source féconde
de diversités qui fait l’envie des autres nations. C’est
précisément à cause de cette dimension symbolique,
pivot de notre cohésion nationale, hier, aujourd’hui et demain,
que nous devons maintenir (...) le pari de la Confédération,
en veillant à ce que les droits linguistiques soient reconnus clairement
et sans équivoque dans notre loi constitutionnelle fondamentale. »
Témoignage de M.F. Yalden, commissaire aux langues officielles,
devant le Comité spécial mixte sur la Constitution du Canada
de la Chambre des communes et du Sénat, le 17 novembre 1980.
Le 25e anniversaire de la Charte, que nous avons
célébré un
peu plus tôt cette année, est l’occasion idéale de
nous pencher sur les répercussions de cet important instrument juridique
dans la vie des Canadiens et des Canadiennes. Symbole de notre système
démocratique et institution parmi les plus importantes au pays, le Parlement
fait figure d’exemple et représente notre pays et nos valeurs
fondamentales. Plusieurs parlementaires ont été invités à nous
faire part de leurs observations sur la progression de l’usage des deux
langues officielles au sein du Parlement depuis l’entrée en vigueur
de la Charte.
Dans un témoignage au Comité spécial mixte sur la Constitution
du Canada, l’ancien commissaire aux langues officielles, M.F. Yalden,
a souligné que la langue a toujours été un enjeu capital
et une préoccupation fondamentale au Canada. Notre histoire collective
s’enracine dans l’usage du français et de l’anglais.
D’après l’honorable Mauril Bélanger, député depuis 1995
et ancien ministre responsable des Langues officielles, la dualité linguistique
est au cœur même de l’identité canadienne et de l’unité du
Canada.
Pour souligner la valeur des deux langues officielles, les rédacteurs
de la Loi constitutionnelle de 1867 ont énoncé des garanties
constitutionnelles touchant l’usage du français et de l’anglais
au Parlement canadien dans l’article 133. L’importance du
bilinguisme parlementaire vient du fait que le Parlement est reconnu, au pays
et à l’étranger, comme représentant le pays et l’ensemble
de ses citoyens.
L’inscription des droits linguistiques dans la Charte
Afin de protéger le statut bilingue du Parlement, on a inscrit des
droits linguistiques dans la Charte canadienne des droits et libertés.
Parmi les sept articles qui figurent sous la rubrique « Langues
officielles du Canada », trois portent sur l’usage du français
et de l’anglais au Parlement. Le paragraphe 16(1), par exemple,
précise que le français et l’anglais sont les langues officielles
du Canada. Même si ce statut de langues officielles avait déjà été accordé auparavant,
dans la première loi sur les langues officielles de 1969, entre
autres, ce n’est qu’après l’adoption de la Charte qu’elles
profitent d’une protection constitutionnelle. Les droits visés
par les articles 17 et 18 existaient également avant l’avènement
de la Charte : ils étaient notamment énoncés à l’article 133
de la Loi constitutionnelle de 1867, et avaient été reconnus à plusieurs
reprises par les tribunaux. Toutefois, leur intégration à la Charte a
eu pour effet de renforcer de beaucoup la protection constitutionnelle.
On ne saurait trop insister sur l’importance de l’inscription
de ces droits dans la Charte. En plus de reconnaître la valeur
de ces droits, cela leur garantit la plus haute forme de protection possible.
Ils échappent ainsi aujourd’hui à la disposition de dérogation,
et les provinces et le gouvernement fédéral doivent maintenant
s’entendre à l’unanimité avant de pouvoir les modifier.
Inscrite par deux fois dans la Constitution, la nature bilingue du Parlement
constitue un élément permanent de l’identité canadienne.
On peut donc affirmer que la Charte a servi à améliorer
le bilinguisme institutionnel de deux manières indirectes : par
la constitutionnalisation des droits linguistiques énoncés dans
la Loi sur les langues officielles de 1969 (et les ajouts uniques
qu’elle comprend) et grâce à son incidence sur le renforcement
et l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1988,
loi qui a été mise à jour en fonction des droits garantis
dans la Charte.
Une nouvelle loi sur les langues officielles
La signature de la Charte en 1982 a entraîné une
refonte radicale des dispositions législatives en matière linguistique,
qui a mené à l’adoption de la Loi sur les langues officielles de 1988.
Même si, dans les faits, les services en question sont offerts depuis 1959,
la Loi précise, pour la première fois, au paragraphe 4(2),
qu’il faut pourvoir à l’interprétation simultanée
au Parlement. L’article 6, quant à lui, énonce l’obligation
d’adopter les lois du Parlement dans les deux langues officielles.
La progression du bilinguisme au Parlement
Le bilinguisme officiel du Parlement est donc bien établi. Cependant,
il faut se demander si les droits en question ont servi à faire progresser
dans les faits le bilinguisme au Parlement ou encore, comme l’évoque
le sénateur Lowell Murray, s’ils ont servi à « renforcer
ce qui était déjà prévu à l’article 133
de la Loi constitutionnelle de 1867 et dans la Loi sur les
langues officielles de 19691 ».
Aux yeux du sénateur Murray, qui a commencé à travailler
au Sénat en 1961 et qui a été nommé sénateur
en 1979, les mesures les plus importantes qu’on ait prises pour
favoriser la création d’un Parlement bilingue sont l’introduction
de l’interprétation simultanée en 1959 et l’adoption
de la Loi sur les langues officielles en 1969. Après l’introduction
de l’interprétation simultanée, par exemple, la part du
français dans les discours du Trône et les débats est passée,
en à peine quatre ans, de 5 % à plus de 20 %2.
Selon le sénateur Murray, la Charte a eu un effet indirect :
les chambres du Parlement et les parlementaires sont devenus plus bilingues
du fait que tout le système était désormais bilingue. À son
avis, cela tient pour une grande part à la Loi sur les langues officielles.
En fait, tous les parlementaires que nous avons interviewés pour préparer
cet article estiment que les membres du Parlement respectent beaucoup la dualité linguistique. Le président du caucus du Bloc
Québécois, Louis Plamondon, le parlementaire actuel qui a le
deuxième plus long état de service, affirme que l’accroissement
du respect des droits linguistiques a conduit à un élargissement
de la gamme de services offerts dans les deux langues officielles au Parlement.
M. Plamondon donne l’exemple des efforts accrus des parlementaires
pour veiller à ce que les personnes qui dirigent des comités
ou des réunions, par exemple, aient une bonne connaissance des deux
langues. Il mentionne aussi que les services de traduction et d’interprétation,
qui sont obligatoires dans le cas des débats de la Chambre et des travaux
des comités permanents, sont maintenant plus fréquemment offerts
lors de rencontres officieuses auxquelles participent des membres de tous les
partis politiques, par exemple les réunions des présidents de
comités et les réceptions privées. Le fait que ces services
soient fournis lors d’activités parlementaires officieuses, et
ce, de plus en plus souvent sans que les parlementaires aient à en faire
la demande, témoigne du respect accru envers le bilinguisme institutionnel
des membres de toutes les allégeances politiques.
De son côté, Steven Blaney, député du Parti conservateur depuis 2006, raconte qu’il a été frappé de constater que le bilinguisme du Parlement ne se limite pas au respect des obligations légales, mais qu’il se traduit concrètement dans le travail quotidien des députés. Ainsi, aujourd’hui, le français et l’anglais sont des langues bien vivantes sur la colline. M. Blaney note d’ailleurs que les parlementaires sont nombreux non seulement à parfaire leur maîtrise de l’autre langue, mais à vouloir approfondir leur connaissance de l’autre culture.
Et puisque rien n’est parfait…
Même s’il existe un grand respect à l’égard
des deux langues officielles au Parlement, tout n’est pas parfait. Les
droits linguistiques des députés et les obligations du Parlement
qui découlent indirectement de la Charte entraînent certains
coûts. Selon l’honorable William Blaikie, le député qui
compte le plus d’années de service ininterrompu au Parlement,
la plus grande difficulté réside dans le fait que les documents,
particulièrement ceux qui ne proviennent pas du gouvernement, n’existent
parfois pas dans les deux langues officielles. Pour expliquer la situation,
on invoque souvent le coût de la traduction.
Le bilinguisme du Parlement demande aussi un investissement de temps. Une
politique des comités parlementaires prévoit que les mémoires
doivent être distribués aux membres des comités en même
temps dans les deux langues officielles, bien qu’il soit possible de
faire une exception, si tous les membres du comité sont d’accord.
Cependant, comme le souligne M. Blaikie, les gens hésitent à se
prévaloir de cette dérogation de peur de créer un précédent
et de s’engager ainsi dans une pente glissante. Le respect du principe
du bilinguisme parlementaire explique en grande partie le refus des membres
d’accepter des documents en une seule langue. Les comités doivent
ainsi attendre la traduction des documents importants. Selon le dossier à l’étude,
les retards constituent parfois un ennui mineur, mais ils causent aussi à l’occasion
un ralentissement important des activités législatives.
Des avantages qui en valent le coup
Toutes les politiques fédérales engendrent des coûts et nécessitent certains efforts.
Cependant, comme le souligne M. Blaney, les avantages du bilinguisme du Parlement compensent sans contredit les inconvénients. Il s’agit, d’un élément important de l’identité canadienne, dont nous tirons profit aussi bien en tant qu’individu que collectivité..
Conclusion
Il est difficile de prétendre hors de tout doute que la Charte a
eu une incidence directe, dans les faits, sur l’usage des deux langues
officielles au Parlement, puisque, nous l’avons vu, la plupart des droits
existaient avant l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982.
On ne peut toutefois nier l’effet indirect de la Charte sur
l’instauration d’un respect nouveau des parlementaires à l’égard
des droits linguistiques, ni son incidence sur les lois elles-mêmes,
par exemple la Loi sur les langues officielles, qui régit les
activités quotidiennes au Parlement.
Notes
1Loi établissant
le statut des langues officielles du Canada, L.C. 1969.
2 David Hoffman et Norman Ward, Bilingualism
and Biculturalism in the Canadian House of Commons [documents de la
Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme :
3], Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1966, p. 6.