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400 bougies pour Québec

Portrait de Québec : un mariage de traditions

Rencontre avec la famille Blair

Par Louisa Blair – Québec (Québec)

Miriam Blair est une fille de 10 ans qui vit à Québec. Quand elle a changé d’école, quelques semaines ont passé avant que ses camarades de classe se rendent compte qu’elle était anglophone. Elle parle français tous les jours depuis l’âge de deux ans, sans accent. Mais dès qu’elle descend de l’autobus, à son retour à la maison, elle parle anglais. Et quand elle s’installe pour faire un peu de lecture, elle peut tout aussi bien choisir un Harry Potter, en anglais, qu’un Noémie de Gilles Tibo, en français. Elle dévore l’un autant que l’autre. Miriam Blair, ma fille, fait partie de la huitième génération de notre famille anglophone depuis son arrivée à Québec vers 1770. Nos ancêtres québécois comptent un réfugié politique de Nouvelle-Angleterre, un réfugié économique de l’île de Mull, en Écosse, et un missionnaire du nord de l’Angleterre. Une fois établis au Québec, ils ont fait leur vie en côtoyant les francophones qui forment la majorité. Depuis lors, leurs descendants font de même.

À la croisée des voix
La communauté de langue anglaise de Québec vous intrigue? À la croisée des voixLien autre que le gouvernement du Canada célèbre la richesse d’un patrimoine qui a grandement façonné le paysage de Québec.

Cette année, alors que la ville de Québec célèbre son 400e anniversaire, les médias cherchent à souligner l’apport des anglophones à son histoire. L’apport de ma communauté a été minimisé depuis quelques décennies, et les anglophones de Québec ont la réputation d’être discrets, mais si on sait où regarder, les signes de leur présence sont bien visibles.



Après avoir constitué presque 50 p. 100 de la population, les anglophones de Québec représentent maintenant une très faible minorité (environ 1 p. 100, et la tendance demeure à la baisse), mais ils sont fiers de former une espèce à part, différente de celle des autres anglophones des diverses régions du Canada sur les plans culturel, politique et linguistique. Nous avons même notre propre dialecte, et nous n’avons pas honte de notre anglais parlé, fortement empreint de gallicismes, ces impropriétés que nous empruntons allègrement au français. Nous sommes tellement intégrés à la majorité francophone que plusieurs Québécois ne savent pas que nous existons. Certains disent que nous sommes en train de nous assimiler : 40 p. 100 d’entre nous avons un partenaire francophone et de plus en plus d’anglophones ne parlent pas anglais à la maison.

Jusqu’à tout récemment, la religion divisait les habitants de Québec beaucoup plus que la langue. En Nouvelle-France, les protestants adultes étaient forcés de renier leur foi pour être libres, et les enfants étaient baptisés selon les rites de la foi catholique. Trois cents ans plus tard, une jeune fille de la génération de mes parents risquait encore d’être rejetée par sa famille ou sa communauté si elle épousait un homme d’une autre religion.

Cependant, il y avait des exceptions dans plusieurs familles biculturelles du Québec au XIXe siècle. Dans leur cas, le biculturalisme ne signifiait pas seulement parler les deux langues, mais aussi s’imprégner des deux cultures et de plus d’une religion. Le romancier Philippe-Joseph Aubert de Gaspé, auteur du premier roman canadien-français intitulé Les Anciens Canadiens, était aussi à l’aise dans une culture que dans l’autre. L’historien James MacPherson Lemoine (1825-1912) était membre de deux sociétés savantes, la Literary and Historical Society (anglophone) et l’Institut Canadien (francophone). Cet auteur a été prolifique dans les deux langues. Lui aussi était profondément œcuménique : baptisé à l’église catholique, il s’est marié à l’église presbytérienne, a eu des funérailles catholiques et a été enterré dans un cimetière protestant. John Neilson (1776-1848), l’éditeur parfaitement bilingue du plus ancien journal du Canada (un journal bilingue) a traversé la ligne de séparation religieuse en élevant ses filles selon les préceptes du catholicisme et ses fils selon ceux de l’Église presbytérienne. Ces personnes me servent de modèles et de sources d’inspiration.

Le gouffre religieux qui demeurait néanmoins béant a été maintenu par le système d’éducation qui a cessé, en 1998 seulement, de départager les enfants selon l’appartenance religieuse pour les séparer plutôt selon la langue.

La religion a peut-être divisé les écoliers, mais les protestants ont introduit au Québec l’idée de l’enseignement public pour tous. En Écosse, terre d’origine d’un nombre important d’immigrants, le fort taux d’alphabétisation (75 p. 100 des hommes savaient lire en 1750) était attribuable au fait que l’on croyait que le Saint-Esprit parlait par l’intermédiaire de la Bible. Par conséquent, chacun, non seulement les riches, devait apprendre à lire pour déchiffrer par soi-même les Saintes Écritures.

L’éducation demeure une préoccupation pour les anglophones de Québec. Devrions-nous envoyer nos enfants à l’école anglaise ou à l’école française? Ce qui est le plus ironique en ce qui concerne la Charte de la langue française, c’est qu’elle nous donne plus de choix qu’en ont nos voisins francophones. De façon tout aussi ironique, la Charte est victime de son propre succès : de plus en plus d’anglophones – maintenant presque tous bilingues – deviennent amoureux de francophones et font augmenter le bassin d’enfants admissibles à la scolarisation en anglais. Le nombre d’anglophones dans la ville a diminué de 14 p. 100 entre 1991 et 2001, mais les écoles primaires de langue anglaise étaient si remplies en 2002 qu’il a fallu en ouvrir une nouvelle.

Pour ce qui est de la séparation religieuse, les gens semblent avoir déjà oublié la vieille acrimonie. Lorsque les Britanniques ont pris Québec, ils ont construit une cathédrale anglicane qui dépassait délibérément d’un mètre la cathédrale catholique et qui comptait plus de cloches afin de faire plus de bruit. Mais quand ma fille a été confirmée dans cette même cathédrale l’an dernier, la chorale des enfants de la cathédrale catholique est venue chanter. Personne n’a fait de commentaires, même si c’était la première fois qu’une telle chose se produisait à Québec en 400 ans.


À Québec, la communauté anglophone est bien visible

Fontaine française
Photo : André Kedl
La Fontaine de Tourny, cadeau offert par la Maison Simons pour les 400 ans de la ville de Québec.

Les anglophones de Québec ont la réputation d’être discrets, mais ils sont là, si on sait où regarder. La famille Price, dont les ancêtres sont arrivés en 1810, a été à la tête de l’industrie forestière de la province durant plus d’un siècle. La famille exploite maintenant un magnifique musée-hôtelLien autre que le gouvernement du Canada qui a récemment reçu le titre de meilleur hôtel au Canada. Peter Simons, dont les ancêtres sont venus au Québec en 1812, dirige maintenant une chaîne de magasins de vêtements qui prend de l’expansion. Pour souligner le 400e anniversaire de sa ville natale, il lui a offert une magnifique fontaine françaiseLien autre que le gouvernement du Canada du XIXe siècle en guise de cadeau. Achetée chez un antiquaire, la fontaine a été installée devant l’Assemblée nationale.

Morrin Centre
Le Centre culturel anglophone de Québec, le Morrin Centre.

Nouvellement restauré, le centre culturel anglophone de la ville, le Morrin CentreLien autre que le gouvernement du Canada, présente en ce moment Rosina, une opérette composée en 1782 par Frances Brooke qui a aussi écrit à Québec le premier roman nord-américain. Le centre inaugurera bientôt une exposition relatant l’histoire inédite de la communauté juiveLien autre que le gouvernement du Canada (anglophone) de la ville. Le journal anglais de la vieille capitale, le Quebec Chronicle TelegraphLien autre que le gouvernement du Canada (en anglais seulement), est encore publié, les écoles de langue anglaise et les établissements de soins de santé sont encore ouverts, les Fraser HighlandersLien autre que le gouvernement du Canada continuent de marcher au son de la cornemuse, le Irish Pub continue de présenter sur scène les spectacles des meilleurs musiciens de la ville, et les fidèles de huit Églises s’adressent encore à Dieu en anglais.